Critique | Le Mage du Kremlin d’Olivier Assayas, 2026
Le 9 novembre dernier dans l’émission Beau Geste, l’acteur Benoît Poelvoorde disait à Pierre Lescure « Je conseille aux réalisateurs d’adapter des livres moyens. », en ajoutant « Comme ça vous pouvez en faire ce que vous voulez ». Au-delà de la relative pertinence du conseil, cette phrase avait soulevé sur Twitter des questionnements, plus particulièrement celui du critique de cinéma Joachim Lepastier, qui avait écrit « que serait le cinéma français sans l’adaptation des succès de librairie / écrivain.e.s de prestige ? », et plus loin « Ce qui m’interroge dans les adaptations contemporaines, c’est qu’on n’adapte pas tant un roman qu’un « succès » déjà établi ». L’annonce du nouveau film d’Olivier Assayas, Le Mage du Kremlin, s’accorde pleinement à ce questionnement systémique : adaptation du roman éponyme de Giuliano da Empoli (publié en 2022, retenu dans la sélection au Goncourt, succès critique et public relatif), avec un scénario signé à quatre mains par Olivier Assayas et Emmanuel Carrère, auteur lui aussi bien installé dans le paysage littéraire français (la réception de son dernier roman l’an dernier, Kolkhoze, en atteste). De tout cet entremêlement, remercions Olivier Assayas d’être finalement à la bonne hauteur : en adaptant un livre franchement moyen (et déjà oublié), il nous livre un film parfaitement raté. En nous narrant (car il n’est ici question que de cela, de narration) le récit de Vadim Baranov (Paul Dano), sorte de nouveau Raspoutine murmurant à l’oreille de Vladimir Poutine (Jude Law), Olivier Assayas nous délivre peut-être un des films comprenant le meilleur et le pire de son cinéma.
Cela commence comme cela a toujours commencé chez Assayas, dans une discussion : Rowland (Jeffrey Wright), écrivain servant de double au spectateur, est à la recherche de Vadim Baranov. Il se fait inviter chez lui à travers le truchement d’une enquête qu’il réalise autour de Zamiatine, un auteur qu’affectionne Baranov. Après plusieurs échanges sur la littérature russe et quelques plans sur un Jeffrey Wright ébahi devant la grande bibliothèque de Baranov, ce dernier commence alors le récit de sa vie, et à travers lui, de la création de l’aura de Vladimir Poutine : de voix in, Baranov devient off, et la scansion monotone et placide de Paul Dano devient le réel moteur du récit.
Dans cette longue (trop longue) fresque de 156 minutes qui passe des années 1990 aux années 2010, tout passe par cette voix, déjà particulière dans le simple fait qu’elle soit anglaise (c’est le cas de l’entièreté du casting principal, non-russe). Surplombante, elle annihile tout sentiment de spectaculaire, ce qui rend le tout assez paradoxal, une forme de Don’t show, Tell : Baranov nous raconte la genèse et la montée en puissance d’un des derniers grands monstres politiques de l’entre deux siècles (annoncé en grandes pompes par un chapitrage qui hurle l’arrivée du futur ours du Kremlin), et la mise en scène ne se trouve pas à la hauteur de son ambition, et aplanie tout sentiment de spectaculaire.
Et quand la voix, le discours, n’est pas là, un sentiment de déjà-vu advient : la séquence qui introduit le personnage de Ksenia (Alicia Vikander) dans une fête étudiante moscovite ressemble à s’y méprendre à une séquence du tournage de Irma Vep (la série de 2022, pas le film de 1996), avec Alicia Vikander déjà, les mêmes effets de lumière, quasiment la même danse. Simple coïncidence, dirons-nous. Simple coïncidence aussi que le caméo du metteur en scène venant discuter avec la jeunesse rebelle soit interprété par Emmanuel Carrère, le co-scénariste du film. Le bât blesse d’autant plus que Jude Law, qui incarne Poutine, est un acteur que nous avons déjà vu dans cette posture de monstre politique, et en mieux : l’ennui du film d’Assayas rappelle à nous le souvenir de peur ressenti pour la dialectique de Pie VIII, le jeune pape de Sorrentino (The Young Pope, 2018), ou pour la corpulence animale d’Henry VIII chez Aïnouz (Le Jeu de la Reine, 2023).
C’est dans les dernières minutes du film que l’arnaque est totale, dans la mesure où un parallèle avec le précédent film d’Assayas se tisse avec le destin de Baranov. Souvenons-nous de la fin de Hors du temps (2024), dans laquelle Vincent Macaigne (double de Assayas) discute avec sa fille de l’héritage qu’il va lui léguer. La fin du Mage du Kremlin se révèle alors dans la répétition de cette même séquence, dans laquelle Baranov explique qu’il a quitté le monde politique parce qu’il était blacklisté d’Europe, et pour protéger sa fille, que toute son existence n’est vouée désormais qu’à elle, et à ce qu’il pourra lui apprendre de la culture russe. Le cinéaste n’a pas peur de Poutine, ou de l’état actuel de la Russie, il a seulement peur de voir son décor de belle bibliothèque brûler. Cela pourrait être une magnifique idée, seulement Assayas a oublié que sa bibliothèque parfaite est le fait d’une humanité, et cela il ne la filme pas.
Le Mage du Kremlin d’Olivier Assayas, le 21 janvier 2026 en salles

