Bof bof

Critique | Cocotte de György Pálfi | Itinérances 2026

Dans la vaste histoire des arts, il est une avancée majeure qui revient incontestablement au cinématographe : celle de s’extraire de la main de l’homme pour n’être qu’un instrument de captation « objectif » de la réalité. Par la force du montage il devint art, et l’homme reprit bien la main sur cet espace jubilatoire de liberté. Mais dans l’interstice qui sépare ces deux brefs instants, le cinéma fit la promesse de devenir le plus grand de tous les arts, un art supérieur à l’homme, irréductible à ses petites bassesses. Et son grand malheur fut de s’engouffrer dans les facilités mercantiles : standardisation des durées, du propos, du cadre. On connaît la chanson.

Mais il existe bien une comptine, perdue peut-être, où le cinéma réussirait à s’extraire, enfin et totalement, du regard de l’homme. Surplombant parmi tous les autres, c’est bien cet human gaze qui empêche l’advenue du « chicken gaze » espéré dans Cocotte, à travers cette poule que l’on suit de la sortie de l’œuf jusqu’à son passage de relais à la fourrée suivante. Le film ne s’en cache pas tellement : c’est une fiction, pas un documentaire. Soit. Ou plus précisément, une fiction qui promet de décentrer le regard justement, c’est-à-dire en regardant l’homme depuis son extériorité, frontalement donc (?), et se le permettre car l’œil qui le dévisagerait appartient à une autre espèce, une poule en l’occurrence, qui ferait ici office de regard sacré, sacré parce que innocent, et donc vrai, vrai parce qu’objectif. Chez Pálfi, la poule n’est guère plus qu’un prétexte, un drôle d’itinéraire qui passe par bien des sentiers de traverse pour atterrir dans un maison au bord de la côte grecque où des passeurs immoraux font leurs petites affaires loin de tous regards indiscrets — sauf celui du malin cinéaste, vous l’aurez compris. Tout un pataquès pour justifier un regard cynique, sinistre, misanthrope, morbide, sur une humanité libérée de toute complexité : les passeurs feraient ça pour l’argent sans jamais n’avoir aucun propos, scrupule ou pensée sur leur propre activité… 

Il en est un autre qui voudrait faire avaler l’œuf à son spectateur sans lui enlever la coquille…

Mécanique filmique d’autant plus ingrate qu’elle aspirait presque à une matérialité scientifique : Cocotte s’inscrit dans le style très précis des films qui retracent le parcours d’une chose d’un point A à son point B (la séquence introductive de Lord of War d’Andrew Niccol (2005), EO de Jerzy Skolimowski (2022) en modèle animal indépassable ou encore le cinéma de Luc Moullet…), la circulation de la marchandise dans le monde faisant office de preuve par flagrant délit du fonctionnement délétère d’un système capitaliste abject. Le film commence donc sur une poule qui pond un œuf, le poussin est alors trié dans une usine avant de s’en échapper par hasard, et puis la petite poule échappe à un renard… Jamais le film ne rend compte de la grâce de l’arbitraire du vivant, sa mécanique intrinsèque préférant répondre à une forme bien plus anthropocentrée (et prête à la consommation pour les paresseux ?), faite d’une péripétie immédiatement suivie de sa résolution, puis  d’une nouvelle, etc. On ne s’ennuie jamais à suivre les aventures de la poule, il lui arrive toujours quelque chose. Le dimanche n’existerait donc pas dans le monde animal ?

Le manque de consistance de Cocotte provient de son éparpillement scénaristique : aucune dialectique naît du parallèle entre la vie de cette poule et celle de cette famille de trafiquants, si ce n’est du cynisme à les faire coexister dans le même plan, comme pour renvoyer dos-à-dos la vanité des tragédies humaines et l’ignorante innocence de l’animal. La méthode de Pálfi s’avère alors perdante sur tous les tableaux, insatisfaisante lorsqu’il est question de décrire toute forme de processus, bien trop plate pour faire montre d’un quelconque regard politique sur les situations mises en scène. Le réalisateur s’en remet alors à l’humour (la poule traverse un territoire et tout autant de comiques de situations en arpentant la chambre d’une enfant, le camion des trafiquants…), un piètre lot de consolation tout aussi mal investi, et de manière rébarbative de surcroît. Le cinéma spéciste a encore de beaux jours devant lui.

Cocotte de György Pálfi, au cinéma le 12 mai 2026