Critique | DAO d’Alain Gomis, 2026 | Cinéma du Réel 2026
Tantôt une dite fiction éclate de vérité(s), tantôt un dit documentaire regorge de fausseté(s), scènes simulées ou artifices boiteux, sophistications frimeuses et points de vue tordus, biaisés, factices. Ni l’une ni l’autre ne sont nomenclatures indociles. Les classements et les répartitions ont toujours été des réducteurs de possibles, des affaiblissements du réel. Resserrer les rangs et ainsi anéantir les écarts, c’est tout aussi fâcheusement qu’instantanément élaborer de l’ordre dans un domaine (un art) qui par définition se doit d’être un désordre, un trouble à l’humanité.
Au cœur de DAO, dans un des dialogues entre le cinéaste et une femme du village Bissau-Guinéen, l’on entend un échange « – Ce sera une vraie cérémonie ou simulée ? – Simulée ! – Alors, il faut que ça soit beau. ». La question n’est plus de distinguer documentaire et fiction, mais de célébrer la beauté de l’humanité (parfois laide, fausse, parfois tendancieuse et incorrecte, immorale : la beauté est partout). Dès lors, quoi de mieux qu’un mariage et une cérémonie funéraire pour célébrer la vie ? De la sorte, vie et mort et mariage et enterrement seront des antithèses entremêlées à la façon de la binarité fiction/documentaire. Vie et mariage sont fantasmagories quand mort et obsèque piquent violemment notre réalité : la condition humaine, la condition de mortel·les. Dans les deux cas, ça sera un tout, un bloc ayant pour centre de gravité un personnage, Gloria (Katy Corréa). Elle marie sa fille (D’Johé Kouadio) en France, célèbre la mort de son père en Guinée-Bissau, sans savoir réellement qui elle est, où elle va, mais ce qu’elle vit, tout comme les spectateurices, est assurément un moment de paix. Certains diront docu-fiction ; nous préférons dire film, grand film.
Un vrai chant d’amour
Le mariage, c’est la faute de Walt Disney. L’idée est émise dans le premier tiers de DAO. Tous rites et toutes cultures ont leurs parts historico-politiques, et tous les spectacles n’ont pas l’inspiration dénuée d’impérialisme. Il faut désentrelacer les codes du monde contemporain, occidentalisé, de ceux – survivants – d’un autre monde, d’un monde perdu, reclu, discret. Dans ce premier tiers du film, s’entremêlent rushs de casting et premiers préparatifs de cérémonies. Cette imbrication de témoignages et autres plans tournés extra-scénaristiquement aux creux des premières bribes de fêtes permet l’écho entre ce qui est tourné et une manière de l’observer de l’extérieur, au préalable. Si les jeunes mariés sont si beaux lorsqu’ils s’enlacent dans la grange au milieu du film, c’est parce qu’il existe encore dans nos souvenirs les plans de répétitions où les deux comédiens trouvent leur complicité. Le film se réfléchit en même temps qu’il se construit et réciproquement. Certains regards caméra résonnent avec les festivités comme des commentaires, des avis personnels : « ça dépend qui regarde », formant une confusion entre acteurices et personnages. Parfois, un visage connu rappelle l’artifice (Samir Guesmi, Thomas Ngijol), mais l’avantage des nouveaux et nouvelles acteurices est celui de faire perdurer l’équivoque, l’embrouillement des frontières, sans nous sortir de l’énergie du film. De la même manière, nous passons d’un pays à l’autre sans soulignage ni clarté. Nous passons du mariage aux funérailles sans transition : le film se veut impressionniste, le rouge d’un champ de coquelicots en Guinée-Bissau pouvant rappeler celui d’une voiture devant laquelle passe le cortège des marié·es. Tout est un même bloc, et le rythme brusque, les plans courts et la brièveté des scènes (même lorsqu’elles s’étendent) sont architecturées de plans concis, abrégés, comme des flashs de souvenirs, des événements qui reviennent continuellement, une mémoire en action.
Partout, accompagnées de ces mêmes corps, les distinctions sont amaigries. D’une cérémonie l’autre, un tourbillon éclate et la chronologie vague. Il y a le présent et le passé dans les paroles. Le traumatisme des enfants devenus adultes et leurs pardons, parfois complexes. Il y a les traditions et leurs transmissions et au-delà de tout jugement moral, l’observation simple d’un état des lieux, d’une diversité humaine, de vécus, de croyances. C’est la vie, et il ne faut pas s’en cacher, il ne faut pas la cacher. Des chants, des embrassades et des tensions. Des regrets et des fantômes ; une partie de football et des rencontres : le tournage d’un film. Le film lui-même. DAO est le documentaire de sa propre fiction ; une fiction vraie. Quand tout est simulation, plus rien ne l’est. Tout n’est que chant.
DAO d’Alain Gomis, en salles le 29 avril 2026

