Critique | Derrière les drapeaux, le soleil de Juanjo Pereira | 2026
Un train s’enfonce dans un Paraguay englouti par le siècle dernier, ses rails coincés dans l’étroitesse du cadre, deux lignes frêles en direction de l’horreur, deux lignes droites pour remonter le temps. Un panneau indique : « Le Général Stroessner a pris le pouvoir », et le verbe dit tout. Derrière les drapeaux, le soleil constitue un cauchemar en archives, une dictature du vingtième siècle comme d’autres autour d’elle, États-Unis complices. Le montage de Juanjo Pereira ne narre pas les événements, il les expose, anxiogènes et granuleux. Il fait marcher les conservateurs à l’envers, ils reculent, perdant tout bon sens. C’est tout un système qui fait marche arrière. Il n’y a pas de règles absolues. Là-bas le rouge est de droite : confusion perturbante. Derrière nos couleurs, leurs violences.
Juanjo Pereira sent la putréfaction des traces trouvées. Toutes les archives puent la mort qui ne saurait disparaître et qui revient toujours ; des sons de mouches sur la charogne paraguayenne d’un temps perdu se mêlent aux chants propagandistes pro-Stroessner ; le mixage du film est le concert d’une agonie, d’une époque nécrosée sous les balles de la police et de la CIA. L’Opération Condor en moelle immonde, l’essence même du contexte. La fresque d’une violence qui s’est déployée et se déploie peut-être encore toujours ; une mort-vivante qui pourrait à chaque instant ressurgir, sortir à nouveau de terre, se raviver à coups de pioche ou de bulletin de vote. Derrière l’isoloir, leurs violences.
Et qu’elles soient colorées ou pas, terrifiantes, toutes les images d’archives que montre Pereira ont le point commun de relever d’un temps qui en rappelle violemment d’autres. Preuves de nos horreurs, ces archives inédites se trouvent moyen de voir a posteriori, afin d’y guetter les corps d’individus sous dictature – paysans, militants, forces armées. Derrière les drapeaux, le soleil n’est pas sans rappeler, l’an dernier, Soundtrack to a Coup d’État de Johan Grimonprez, le jazz et le suspense en moins. Mais le film de Pereira n’a pas le swing relaté de ce dernier ; il suit chronologiquement, certes, mais sans rien dire, sans intrigues – juste l’abjection visible. C’est un enchaînement purement sensitif, un montage insatiable et envoûtant, une abstraction des terreurs autoritaires que quelques apaisements d’images calment (des forêts, des sourires, des instants festifs). Le Paraguay n’est pas réduit à son dictateur du parti Colorado : il est un tout, un temps perdu sous la brutalité féroce de quelques excessifs puissants de la contrainte et de l’ordre. La découverte du Paraguay par ses heures les plus âpres. Derrière les fossiles, leurs violences.
C’est une proposition magnifique qui donne froid dans le dos. Le film se termine sur une statue du dictateur coupée aux tibias. Ses pieds sont toujours là, indéboulonnables, hantant encore et pour toujours l’avenir de ce pays, et de tout un continent du Sud. « En 2025, le Parti Colorado est toujours au pouvoir ». Quelques panneaux rapportent l’état actuel des lieux : mauvais présage généralisé. La droite violente et rouge de sang revient toujours pour toustes celles et ceux qui se courbent dans leurs bottes. Il n’y a qu’une chose à espérer : derrière ces drapeaux, une lumière.

