Briser la glace

Critique | Dreams de Michel Franco (2026)

Nouvelle incursion dans le territoire états-unien pour le mexicain Michel Franco après les remarquables Chronic (2015) et Memory (2024). Incursion ou va-et-vient tant Dreams alterne entre les États-Unis et le Mexique, et pour cause, la passion tragique entre une philanthrope états-unienne (Jessica Chastain, qui retrouve Franco après Memory) et un danseur de ballet mexicain (Isaac Hernández, « artiste exceptionnel » qui danse mieux qu’il ne joue). La méthode Franco se répète, deux milieux – professionnels et amateurs – se rencontrent, pour un résultat hélas décevant. 

Transit

Pour quiconque connaît l’œuvre du cinéaste ou l’actualité politique des États-Unis, le titre apparaît trompeur et ironique. Michel Franco n’a pas une vision enchantée et idéaliste du XXIe siècle. Pour ce qui est des États-Unis, le mythe s’est considérablement étiolé. Le dream américain n’existe que dans la bouche des privilégiés. Franco observe le monde froidement (et lucidement ?), ce qui lui vaut d’être qualifié de disciple de Michael Haneke tant sur le plan thématique qu’esthétique. Contesté pour une prétendue misanthropie (et alors ?), le mexicain montre par sa mise en scène qu’il lorgne davantage du côté de l’observation millimétrée et empathique (c’est le cas de tous ses films) que d’un cynisme sadique : les longs plans fixes permettent à ses situations de s’ancrer dans la durée, et derrière une exploration de la violence se loge une profonde volonté de révéler nos fragilités. Cela se répercute sur les hommes en proie aux pires vices. Que faire ? Les ignorer ? Les euphémiser ? Le cinéaste choisit de sonder la violence, sans jamais l’esthétiser. Et in fine, ce n’est pas Michel Franco qui est misanthrope mais les structures du monde qui sont violentes. Grâce à des plans larges savamment composés, il saisit la tension palpable de ces violences, sexuelles, physiques et morales. 

Par ailleurs, le pluriel implique peut-être une réciprocité – des rêves de part et d’autre – mais en réalité une impossibilité. Fernando rêve d’accomplir l’american dream, et pour cela, il est prêt à tout. Le film s’ouvre sur le transit illégal d’une semi-remorque du Mexique vers les États-Unis, d’un personnage qui s’échappe avant de faire une grande traversée du désert, pour finir curieusement dans une demeure de San Francisco, qui n’est pas sans rappeler l’architecture et les espaces de Parasite (2019). La gestion des espaces et du temps est savamment orchestrée. Doucement mais sûrement, les couches se déroulent. La révélation progressive de l’intrigue est un des points forts du cinéma de Franco qui réussit constamment à associer le suspense et la surprise, deux forces communicantes de son cinéma. Très vite, on comprend qu’il est un habitué de la maison – en tout cas de la chambre – car c’est celle de Jennifer, sa maîtresse, sa supérieure. Le rêve pour elle, on imagine, est de le posséder, de vivre avec lui, chez lui, au Mexique. 

This is America 

Michel Franco s’immisce dans la dystopie trumpienne, à l’heure où l’ICE (United States Immigration and Customs Enforcement), milice raciste et fasciste, terrorise les États-Unis, et précisément et arbitrairement celles et ceux qui ne sont pas assez blanc(he)s. Luttez en faveur de la dignité des personnes, vous serez assassiné.es. D’abord Renee Good, puis Alex Pretti. Sans compter chaque jour les abus subis par les personnes racisées dans les centres de détention, dans les rues, à domicile. Alors qu’il pensait embrasser son rêve de danseur, Fernando se retrouve arrêté par la police de l’immigration et envoyé dans un centre de détention pour être ensuite renvoyé au Mexique. Toutes les arrestations semblent arbitraires, en tout cas, légitimées par un racisme d’État décomplexé ; celle du danseur est, elle, appuyée par une trahison passionnelle. La tragédie est au carré. Le film résonne particulièrement avec le revirement autoritaire et cauchemardesque des États-Unis et ses effets sur les communautés racisées, dont fait partie Fernando. Et paradoxalement, les situations du cinéaste sont réduites à leur impuissance cinématographique : que peut faire le cinéma ?

Rapports

Dreams est constitué de déséquilibres. Jennifer est une sédentaire qui se déplace. Partout, elle est chez elle. C’est le propre du néo-colonialisme, qui avance main dans la main avec le capitalisme. Exploitants et racistes s’unissent. Au Mexique comme de l’autre côté de la frontière, elle est hors de danger, mieux encore, elle est propriétaire. Tout est horizontal dans son existence. Pour lui, au contraire, tout est vertical. Il cherche à grimper les échelons, danse dans la rue devant un Opéra, fait des ménages. Le danseur-prodige vise le sommet et ses mouvements sont caractérisés par leurs fragilités, leurs incertitudes. Il n’est jamais chez lui. Au Mexique, on le voit exister dans une maison, celle de Jennifer. Il souhaite trouver un point de chute aux États-Unis – impossible. C’est le propre de l’impérialisme qui se base sur un « échange » : je garde ce qui est à moi, je prends ce qui t’appartient. 

Toute la dynamique de la relation repose sur ce déséquilibre. Cela se renverse dans les corps et dans les coups. Après tout, il reste un homme, et dans leur relation intrapersonnelle, au cœur de la chair, il franchira les limites spatiales, corporelles et morales en la séquestrant puis la violant. Suivant le mantra hanekien, Michel Franco montre la violence telle qu’elle est, quelque chose de difficile à avaler. Elle – visage d’un système – le dépossède de ses droits, de ses rêves ; il – individuellement – la dépossède de son corps. C’est l’escalade des violences. 

Mais Dreams fonctionne comme un maigre palimpseste, reprenant les grandes œuvres tragiques du Lac des Cygnes à Roméo et Juliette, car in fine, il s’agit de s’ancrer dans un référentiel. Et c’est malheureusement aussi la faiblesse du film qui effleure, symbolise plus qu’il ne confronte, incarne. Le bilan est amer, mais inoffensif. Comme son personnage, le film perd pied, et après Lucía (Michel Franco, 2012), cela fait pâle figure. 

Dreams de Michel Franco, sortie le 28 janvier 2026 en salles