Vers l’un-fini et au delà

Critique | L’Aventure rêvée, Valeska Grisebach | Compétition

La question du rythme ne relève pas d’un simple détail de mise en scène, elle est absolument centrale et primordiale : ici, elle gangrène L’Aventure Rêvée tout entier. Le montage (réalisé par Bettina Böhler), hystérique dans sa manière d’enchaîner des coupes incessantes et des plans faméliques — presque jamais tenus plus de quelques secondes — trahit constamment ce que le film prétend raconter. Comment filmer l’errance, les retrouvailles, les souvenirs d’un passé, lorsque chaque image semble renoncer à toute idée de durée ? Ce cinéma du sursaut permanent finit par étouffer. Le problème n’est pas celui de la vitesse, c’est le refus de trouver un rythme juste. Exemplairement, la scène dans l’habitacle d’une voiture, contenant une succession mécanique de champ-contrechamps, même pas induit par un dialogue palpitant, qui lacèrent l’espace de son inutilité. Les silences du film pourraient parfaitement devenir une matière forte, mais celui-ci découpe, recoupe, mutile chaque instant avec un académisme aberrant. À force de fragmenter les êtres et leurs paroles, il leur retire toute présence véritable, toute sensation de temps et d’espace. 

À travers Veska, le personnage féminin central, Grisebach propose une approche originale des relations humaines, qu’elles soient amicales, amoureuses ou dirigées par des rapports de pouvoir. Ce prisme ouvre un regard singulier sur des dynamiques sociales rarement montrées : Veska est décrite comme une femme qui fut courageuse, combative, parfois violente, capable même de se défendre mieux que les hommes qui l’entourent. Cependant, cette ambition de figurer un rôle féminin puissant mais effacé bute contre l’invraisemblance du récit. La société décrite par le film est supposément saturée de misogynie, de brutalité mafieuse, de violence sociale diffuse. Pourtant, Veska traverse cet univers comme une abstraction protégée par le scénario lui-même. Elle insulte le chef mafieux, humilie les figures d’autorité, déjoue leurs combines, les provoque publiquement sans jamais subir autre chose qu’une menace abstraite. Cette immunité narrative finit par ruiner toute crédibilité. Si ces mafieux sont réellement capables d’une violence sans limite (y compris contre les plus vulnérables, comme des personnes âgées et inoffensives), pourquoi cette femme-là serait-elle intouchable ? Le film ne répond jamais, et préfère la coexistence de deux régimes incompatibles : le naturalisme d’un monde brutal et la volonté de représentation d’une héroïne forte et puissante. À force d’hésiter entre réalisme et fable idéalisée, L’Aventure rêvée s’enlise dans une contradiction permanente où toute vérité finit par se dissoudre.

L’Aventure rêvée, Valeska Grisebach, prochainement au cinéma