Et pour la vie

Critique | Juste pour une nuit de Will Gluck | 2026

« Il était une fois » n’a jamais été une expression aussi à propos que pour commencer le récit de Juste pour une nuit, screwball comedy réalisée par Will Gluk. Teintée d’une structure dystopique – dans cette New York pas si éloignée de la nôtre, les célibataires n’ont le droit de procréer en dehors du mariage juste pour une nuit par an (à la American Nightmare), et sont traqués par une puce dans le poignet le reste de l’année – le schéma narratif rejoue le trope de la reconnaissance amoureuse, cette fois parmi la foule de tous les désirs entremêlés. Allie (Monica Barbaro), contre la fatalité de l’algorithme et de la baise fortuite, continue d’espérer de trouver un partenaire de plus qu’une nuit, avant de ne plus le pouvoir pendant un an, comme si la relation sexuelle était désormais l’unique porte d’entrée à la relation amoureuse. De son côté, Owen (Callum Turner), casanier et routinier maladif, se fait quitter au dîner où il envisageait de se fiancer, pendant le rituel de cette nuitée particulière.

Screw me

Ceci posé, et malgré tous les obstacles qui s’interposent comme le veut la tradition du genre (entre rupture de stock de préservatifs, prétendants-concurrents, rappel inopportun de la marchandise, la loi du marché dira-t-on), Owen et Allie ne cessent de croiser la route l’un de l’autre, jusqu’à ce que la providence éclate enfin aux yeux de ceux que l’abstinence rend aveugle. Si le scénario se complaît tellement dans le classicisme narratif du screwball, c’est pour lutter contre l’absolu cynisme au cœur de ce qui fait ici dystopie : le rejet des bons sentiments et la pudibonderie morbide d’un état autoritaire (on ne comprendra jamais vraiment pourquoi cette mesure a été mise en place à l’origine). Dès lors, le happy end prend une toute autre connotation, qui se veut politique : celle de la croyance en la possibilité du sentiment et du miracle, face au pragmatisme et à la probabilité mathématique des hasards de l’algorithme. La mise en scène s’attache ainsi à montrer les deux futurs amants constamment dans le même plan, en ligne de fuite l’un de l’autre, quand ils ne se parlent ni ne se voient. Le cliché du rapprochement des corps comme conséquence de leurs maladresses est débarrassé de sa lourdeur par des situations préalables, dans lesquelles le réalisateur n’a aucun scrupule à faire agir ses deux beaux jeunes premiers sur la tonalité du burlesque. Histoire de se dégager de l’élégance toujours de mise dans les années 1940 et 1950.

Work (and be) hard

De toute façon, il n’y a rien de plus érotique que de s’effleurer dans un monde où cela n’est plus permis. La dystopie fonctionne alors comme métaphore d’une génération qui ne se touche plus (physiquement et symboliquement). Amoureux de l’amour et caresses d’amants vont main dans la main. Un baiser juste pour une nuit peut avoir lieu, menotté, à distance. La séquence d’introduction est à ce titre exemplaire : on y voit femmes et hommes au travail, les mains agrippant sacs de farines, pâte à pizza, palpant un micro qui n’est plus que l’unique manière de faire corps avec le monde, le travail. Quand Allie chante des chansons d’amour pour illustrer des publicités contre des maladies intimes, il ne s’agit plus simplement d’un pied de nez à la marchandisation de notre imaginaire amoureux (on ne fait plus immédiatement la distinction entre ce qui relève du désir qui consume et du désir qui consomme). La presque séquence finale dans laquelle Owen et Allie, au terme d’une nuit sans étoile, se rencontrent et échangent un baiser, vient déranger le tournage de la publicité pour laquelle Allie avait enregistré la bande musicale. La réalisatrice leur demande alors de continuer à s’embrasser, maintenant qu’ils sont dans le plan, pour éviter les faux raccords. L’amour fait donc partie du décor néolibéral s’il est performé par les gestes qu’on lui associe. La seule forme de lutte possible est-elle alors de se toucher en surface pour apprendre à se connaître en profondeur, avant de consumer l’acte ? La conclusion reste dans la continuité pudibonde de l’État-providence.

Juste pour une nuit de Will Gluck, au cinéma le 12 août 2026