Critique | La Grazia de Paolo Sorrentino, 2026
Haut perché sur le toit du palais présidentiel, Mariano De Santis (Toni Servillo), dont le mandat à la tête de l’État prendra fin dans six mois, expire. Il expire la fumée blanche épaissie par le froid d’une cigarette dispensée au compte-goutte par son homme de main. Il expire lentement depuis la mort de sa femme, se laissant vivre, ou mourir. Quelle différence cela fait-il ? Le dilemme est posé et sera décliné tout au long de La Grazia par Paolo Sorrentino.
La force du film tient à ce qu’il ébauche des réponses à cette question, non pas seulement par sa construction scénaristique autour de situations qui se répondent et se complètent : les deux dossiers de grâce qui lui sont soumis, la loi sur l’euthanasie qu’il doit signer, son cheval à l’agonie dont il faut probablement abréger les souffrances. Mais surtout par une circulation des motifs, notamment des gestes, qui viennent creuser en négatif, et concrètement, les interrogations métaphysiques que porte le vieux président tel Atlas sous son vieux monde. États de grâce. État de la grâce.
« Quand je me souviens, je meurs »
Le président côtoie la mort au quotidien au travers de son éternel deuil, et ça le fait mourir à petit feu. Hanté par ses souvenirs qui l’envahissent dès qu’il se retrouve seul autour de la petite flamme de son briquet, il a le teint grisâtre de sa fonction, la diète peu folâtre d’une santé déclinante. Le seul luxe qu’il a, pourtant entouré d’un environnement fastueux, est l’image lancinante du jour d’hiver et brumeux où il a vu passé de loin celle qui sera l’amour de sa vie. Le plaisir est dans la tête. L’envie de vivre, c’est dans la tête. Alors comment prendre la responsabilité pour autrui de son envie de mourir ? Sorrentino ne prétend pas répondre à cette question philosophico-juridique, qu’il laisse à son personnage, juriste de formation. À l’instar de Parthenope (2024) où il demandait frontalement « qu’est-ce que l’anthropologie ? », il répond ici encore par l’image, le cinéma. Le film prend en charge le corps. Le corps qui pulse, sous pulsion, qui bat le rythme malgré lui, celui du cœur. Un doigt qui tape la mesure devant une vidéo de danse contemporaine, un pied qui tapote quand l’oreille capte les basses d’un morceau de rap italien (Le Bimbe Piangono, Gué), une tête qui se dandine dans une salle obscure en entendant de la techno dans des conditions d’écoute optimales.
Techno-crates
Car Sorrentino s’amuse évidemment des contrastes, des gérontes branlants se prenant les pieds dans le tapis rouge du protocole présidentiel sur le beat de 5 mins of Acid, Mariano qui écoute le rappeur que sa fille lui a fait découvrir à fond les ballons dans le palais présidentiel sous la surveillance d’un garde républicain qui n’a pas le droit de moufter. Art du sérieux qui ne se prend pas au sérieux, le film fonctionne par jeu de mots : Mariano est touché par un astronaute qui pleure puis rit de sa larme qui flotte, littéralement sans gravité. Comme lui, il veut rêver sans gravité. Être léger, le mot ponctue les séquences. Manger léger, être léger, flotter sur la vie. La vie est légère comme un souffle, comme une inspiration, que son commandant des armées avoue ne pas avoir, ne sachant pas inhaler la fumée d’un joint. Le mouvement de la vie : (être) inspiré/er, puis expirer.
Grâce à l’élégance
L’avantage du faux-biopic, contrairement aux autres pseudo-biopics que Sorrentino a pu faire et qui prenaient forme sur des figures médiatiques connues, réside dans l’absence de passé référencé. Mariano n’existe qu’au futur, futur qui connaît un horizon proche, celui de la fin. À l’exception de son appartenance au parti de la démocratie chrétienne, on ne sait rien de ses positions politiques et de scandales d’étapes. Ce qui intéresse Sorrentino, c’est l’enveloppe, pas le fond, et l’enveloppe est mortelle. Ce qu’on revêt donne sa valeur à la vie, parce que cela donne la mesure du travail de l’image, de l’art et de la technique que l’on met à vivre sa vie. « À qui appartiennent nos jours ? »
Alors que la rédactrice en chef de Vogue Italie veut l’interviewer sur les habits de président en dehors de ses fonctions, il déclare que sa femme avait l’art de l’élégance dans leur couple. Lorsqu’il quitte le palais et dit au revoir à la maisonnée, il salue une dernière fois le secrétaire avec qui il n’a pas toujours été d’accord, sans qu’aucun des deux ne hausse jamais le ton. Mariano annonce que c’est cela la grâce, cette aptitude à s’adapter à tous les tempéraments, à vivre selon le temps, par tous les temps et avec son temps. Et c’est divin.
La Grazia de Paolo Sorrentino, le 28 janvier au cinéma

