Fado ré mi

Critique | La Providence et la Guitare de João Nicolau | 2026

Une pièce répétée dans la chambre d’une auberge d’un petit village, en train de s’écrire sous la couette, pour être jouée le soir même si le commissaire du coin le veut bien. Un métier, donc, qui se pratique partout et à toute heure, mais qui doit quand même obéir à la réglementation de l’espace public. Librement inspiré de la nouvelle de Stevenson, La Providence et la Guitare suit un couple d’acteurs de théâtre de rue quelque part dans le passé, en quête d’un lieu où se produire légalement et de la dite autorisation. En parallèle, un groupe de rock au bord de la rupture pour des questions d’argent s’évertue à faire la promotion de leur dernier album. João Nicolau ne se contente pas de poser la question du travail (et donc de la légitimé de sa rémunération) dans l’activité artistique, par l’activité artistique (le travail sur les textes et les dialogues est à noter), mais procède également à une introspection sur le temps du mythe et sa place dans l’économie humaine.

Léon et Elvira Berthelini, artistes poussant la chansonnette critique des pouvoirs en place, et amoureux de l’amour, organisent ainsi leur temps créatif en fonction des disponibilités administratives (est-ce que le commissaire va bien être à son poste à 14h tapante, comme annoncé ?), sans jamais faire la distinction entre leur art et leur vie privée, justement parce que les deux se co(n)fondent : : l’amour qu’ils se portent l’un envers l’autre permet de créer des récits, et performer ces récits renforce leur amour. Ils vivent chichement du chapeau, par la gestion très précise consignée en un cahier des dépenses et recettes quotidiennes, ainsi que des dettes nécessaires au temps de la création. En chemin, ils rencontrent pourtant un autre couple dont le mari est artiste-peintre qui n’accède pas à la même harmonie car l’homme n’arrive pas à vendre ses œuvres et refuse pourtant d’accepter une office de postier. La question du travail se complique ainsi de la démystification de la figure de l’artiste maudit et désargenté pour le remettre en place dans une économie féminine qui se saigne à la tâche pour faire subsister l’homme qui ne peut pas vivre sans son art ni sans sa femme.

Fidere, la racine de la foi et de la finance

Ce qui rend le film passionnant tient à sa manière d’entremêler la question de la dette et de la malédiction, les mettant non seulement au même niveau symbolique mais en entremêlant le passé et le présent pour ouvrir cette circulation de l’argent et du poids des mots à quelque chose de plus grand que l’individu : il est avant tout question de collectif, de la chose commune. Ainsi, le chanteur du présent maudit le futur nourrisson de son cousin Raúl, qui non seulement ne le rembourse pas sur son emprunt, mais décide comme un inconscient, de devenir responsable d’un enfant alors qu’il ne parvient même pas à vivre correctement. Ce mauvais sort ne touchera pas tant la descendance de Raúl, que ce qu’on imagine être plutôt ses ancêtres (joués par les mêmes acteurices) qui doivent de l’argent à Léon et Elvira dans le passé, pour plagiat et dette. Leur enfant est en effet toujours malade et demande une prise en charge économique constante, qui ruine les parents tombés dans la boisson. Cette intrication temporelle de la malédiction pour dette ouvre l’art à la question anthropologique du don et le sort ainsi des travaux et des jours. Aimer, créer, vivre, c’est donner. Il nous faut donc recevoir, et rendre.

La Providence et la Guitare de João Nicolau, au cinéma le 19 août 2026.