A l’heure où blanchit la lagune

Critique | Laguna de Sharunas Bartas, 2026

Dans l’immensité verte violacée, un père et sa fille venus de Lituanie voguent parmi les souvenirs. Décortiquer un passé mort – en noir et blanc, puisque voilà sans doute la couleur (l’anti-couleur ?) des souvenirs –, s’interroger sur quoi faire d’un présent suspendu. L’un deuille sa fille, l’autre sa sœur, Ina Marija décédée sur la côte pacifique mexicaine lors du tournage d’un film qui sera son dernier. Gravées pour l’éternité, les dernières images d’une Léopoldine contemporaine (le poète est devenu cinéaste), puisque « le regard humain a le pouvoir de donner de la valeur aux êtres, cela les rend plus coûteux » écrit Jacques Roubaud (Quelque chose noir, 1986). Dans un voyage mémoriel, Sharunas Bartas et sa benjamine éprouvent le décor qui fut le tombeau de leur amour : regarder, ressasser, les dernières images tournées d’Ina, ses yeux noirs mortuaires comme des billes brillantes dans la nuit. Puis, en contre champ, ce qui a habité ce regard : la nature luxuriante, riche, vivante d’une terre sud-américaine. L’un l’autre sont alors pris dans un double voyage de mort et de vie, de présent et de passé ; puisque les souvenirs sont la seule chose à cultiver lorsqu’un être que l’on a aimé est décédé. « Tant qu’on se souvient d’elle, elle est vivante ». 

Dans un décor à la Werner Herzog, le cinéaste et sa toute jeune enfant, craspec dans la jungle, les genoux plein de boue comme des enfants sauvages, creusent leur trou parmi les arbres, trouvent leur place au sein de la mangrove, comme continuité directe d’un écosystème. Ils portent les mêmes vêtements tout au long du film, faisant office de seconde peau comme celle d’un animal exotique qui se serait fondu totalement dans le décor, mettant au loin un réalisme cinématographique ronflant. Dans la jungle magique, dans un rhizome de souvenirs qui nous rappellent ce que cela fait d’être en vie – « Si nous ne l’avions pas connu, nous n’aurions pas su qu’une personne comme cela existait » –, elle et lui recréent leur carapace. Cette notion d’habitat est travaillée et filée tout au long du film à travers l’image de la tortue : parmi les premières images du film figure celle terrible, glaçante – donnant une tonalité spéciale, de nature et d’épouvante à ce documentaire – d’une grosse tortue (un parent ?) qui tente, tant bien que mal, de s’extraire d’un trou de sable, sur une plage déserte, afin de regagner l’océan. Plus elle tente de se délivrer, plus elle s’enfonce dans le sol, s’emprisonne, dans une scène qui dure jusqu’au malaise. Que fait donc le cinéaste à filmer cette cruauté, cette amie de la nature s’épuisant à garder la tête haute, tandis qu’il nous rend témoins, contraints à l’inaction de cette non-assistance à tortue en danger ?

Cette scène liminaire résonne avec tout l’état de statu quo du film, celui du deuil, sublimé par les éclairages d’ombre et de lumière, de chaleur et de désespoir, qui soulignent les corps et les visages du père et de sa fille. Dans un état prolongé d’attente, d’errance et de solitude, le cinéaste, au milieu du récit, fait jaillir le témoignage d’une vieille femme mexicaine, une vie minuscule prise dans un jeu d’échelle avec l’immensité de cette nature, et qui raconte sa jeunesse. La vie parallèle qu’elle aurait eu si son père l’avait autorisée à aller à l’école, puis son présent pris entre son mari et le ranch dans lequel elle travaille, sa frustration de ne pas être capable d’écrire « au moins » son nom. Plongé dans le royaume de l’imaginaire, gît en filigrane de Laguna le fantôme de la vie qu’aurait eu Ina Marija si elle avait vécu. Ce ne sera pas le cas. Avancer dans le processus de guérison, c’est sortir de son trou de sable. Le film le fait : dans une séquence finale, la benjamine caresse les bébés tortues pour les ramener dans l’océan. Retour à la maison. Le dernier plan montre à nouveau cette jeune fille – celle qui reste, et celle que l’on sait filmée par le père – couchée sur des feuilles jaunes, imitant la mort entre les ronces. Un dernier souffle, puis un gros plan sur son visage : elle ouvre les yeux. Elle est vivante. 

Laguna de Sharunas Bartas, au cinéma le 14 janvier.

Nota Bene : Au cours de la rédaction de cette critique, nous avons appris que Sharunas Bartas était accusé d’agressions sexuelles. Dans cet article du 26 janvier 2018, Anne Diatkine résume l’affaire pour Libération. Nous apportons notre soutien aux victimes.