Mise à mort du taureau sacré

Critique | Tardes de Soledad de Albert Serra, 2025

Le visage d’ange, le regard injecté de sang, Andrés Roca Rey fixe la bête. Dans son habit de lumière, le matador danse autour d’elle, la scrute, la provoque jusqu’à lui faire voir rouge. Une première image, celle d’un taureau, seul face à nous, se confondant avec l’obscurité. Une ouverture comme une mise en garde, un préambule avant le choc, Cerbère gardant la porte des Enfers. C’est le même taureau qui ouvre Le Sang des bêtes (1946) de Georges Franju, à la différence que celui d’Albert Serra n’est pas statufié : il est fait de chair et de sang. Dans son regard et sa lourde respiration, on y contemple déjà la mort.

Film de bull

Albert Serra capte des corps qui se plient, se tendent, transpirent et parfois saignent sous les regards attentifs de la foule, en hors-champ. Cette danse macabre, le réalisateur catalan la filme avec une lenteur similaire aux passes du matador, au plus proche du taureau. S’il ne se permet aucun mouvement, il fait le choix de filmer au grand angle, trois caméras incisives (le même dispositif que pour Pacifiction) qui écrasent les perspectives par de multiples zooms et panoramiques. Il frôle les corps par l’image, rendant visibles les suintements sanglants des bêtes et le scintillement des perles sur la tenue du torero. L’habit de lumière comme parure divine, armure qui protège de ses propres péchés et du sang, impur, de ce « fils de pute » de taureau. Chaque duel est une nouvelle couleur exacerbée par l’étalonnage, une nouvelle touche au tableau : rouge sang, or rutilant, blanc royal. Mais c’est bien La Valse Triste de Jean Sibelius qui résonne à la fin du premier duel triomphant. Le sacré tant érigé par les pro-corridas est un leurre. On ne veut pas rendre hommage à l’animal mais le dominer, l’humilier dans sa chair, passer sous sa peau et lui rappeler qui a « les plus grosses ». Dans cette lutte unilatérale, l’animal est épuisé, piqué, vidé de son sang, de son essence pour en faire un charnier dont on traîne le cadavre dans la boue sous les yeux de tous. Andrés n’a plus qu’à lui couper les oreilles et  les exhiber face à la foule : triste trophée. 

La corrida filmée comme un théâtre de la domination masculine. Les toréadors y sont parés comme des divinités décadentes : bas fuchsia, ballerines, costumes fleuris, épaules saillantes. Une parure morbide qui dissimule mal la brutalité d’un combat inégal, où l’homme affirme sa force non par courage, mais par la mise à mort méthodique d’un adversaire déjà condamné. Tuer un taureau sous les yeux d’une foule en extase comme preuve ultime de virilité. Le langage homoérotique est omniprésent : le sexe et les fesses moulées par le collant, les félicitations viriles murmurées, les rites d’habillage intime où chaque geste est codifié. « Ça c’est des vrais mecs ! » s’extasie un membre du staff. Le matador paré de blanc frôle accidentellement son sexe contre le taureau lors des passes pour s’enduire de son sang, se souiller. Le Blanc et le Noir : symboles des deux principes opposés de la Création – le monde de la matière, noir et dense (le Mal), et celui de la Lumière, blanc et éclatant (le Bien). Le Rouge, sanglant, oscille entre la vie et la mort, rétablissant l’équilibre. Se frotter au sang de l’autre. 

Performer la domination. Tardes de Soledad ne se contente pas d’enregistrer cette performance : il la dissèque, la met à nu, en révèle la mécanique répétitive. Tout semble tourner en rond, dans l’arène comme dans leur chambre d’hôtel, où les toréadors se préparent inlassablement avant d’entrer en scène, réajustant leur personnage comme des acteurs avant une prise. Les trajets en voiture révèlent toute la dimension royaliste de cette domination : le matador est un roi entouré de sa cour, une équipe qui lui insuffle des encouragements et des « Ce que tu as fait aujourd’hui, c’était à la portée de personne », pour ensuite dire dans son dos que le combat a failli virer à la tragédie. Andrés Roca Rey est l’incarnation du personnage qu’a toujours filmé Albert Serra : c’est De Roller dans le stade de Pacifiction (2022), c’est Louis XIV au lit dans La mort de Louis XIV (2014). Et quand ce roi titube, il se blesse ou se fait encorner par le taureau. C’est l’imprévu qui surgit enfin dans le sombre ballet.

Filmer frontalement la cruauté 

La question hante Tardes de Soledad : dénonciation ou amplification ? Sans jamais porter un jugement explicite, pousse les spectateur·ices à s’interroger sur leur propre position face à l’image. Pour les défenseurs de la corrida, l’enjeu n’est pas seulement de la préserver du statut de simple divertissement moderne, mais d’en faire un territoire hors du temps, échappant aux logiques contemporaines. Un rite en soi. Le travail du son, qui isole les respirations, les impacts et les souffles des « combattants », accentue cette sensation d’intimité dérangeante, loin du bruit de la foule. Nos respirations se superposent à celles du taureau et du matador. Après-midi hors du temps. L’arène comme hétérotopie, un monde dans les mondes, morbide. Certain·es pourraient reprocher une forme de cruauté dans le dispositif qu’Albert Serra met en place : la mort répétée d’animaux sous les coups d’Andrés Roca Rey, 28 ans. 

La tauromachie, vidée de sa signification rituelle, devient une répétition sans transcendance, un simulacre de mythe où le matador s’érige lui-même en figure légendaire. Mort du premier taureau. La réalisation quant au dispositif du film se révèle : nous sommes bien face à la réalité et non pas une fiction. Chaque nouvelle mort, chaque nouvelle provocation de la part du matador devient insupportable. Un héros du genre humain face au monde des bêtes. Le chapelet contre le torse, au plus proche de Dieu, au plus proche de la mater dolorosa, sa protectrice, qu’il embrasse avant d’entrer dans l’arène. Comme un rempart divin, seul un « ange » peut l’épargner si le taureau charge ou l’encorne. On se prend pour Dieu, on décide de la vie ou de la mort. On crie au miracle quand un ange veut bien nous épargner. Les taureaux n’ont pas ce luxe là. La cruauté animale donnée en spectacle, jetée en pâture. Qui est la bête ? 

Ni un rituel ni un spectacle, Tardes de Soledad est une plongée dans une folie intime, un film absolument sublime et terrifiant dans ce qu’il montre de l’horreur de la corrida. « Il l’avait bien cherché de toute façon. » En quittant la salle, le cœur bat un peu plus fort que d’habitude. Mais quelle après-midi de solitude, que ce cœur qui continue de battre.

Tardes de Soledad de Albert Serra, en salles le 26 mars 2025