Critique | Retour avant 15 heures de Gaël Lépingle | Cinéma du Réel 2026
Le crépuscule, ou bien l’aube. Un homme regarde l’eau d’une rivière, ou bien le temps qui passe. « Je me promenais rarement avec mon père. Mais ici, durant notre dernière promenade, il m’avait parlé de ses lectures d’enfance, et de son grand héros, Gilgamesh, un terrible tyran qui va faire de son ennemi Enkidu, contre toute attente, son meilleur ami. Mais mon père ne m’avait pas tout dit : malgré sa puissance, Gilgamesh ne réussira pas à sauver Enkidu d’une mort violente. Inconsolable, il va se mettre en quête d’un remède pour ne pas, ne plus mourir. » À la fin du film, ce sera l’aube, ou bien le crépuscule. Une musique opératique conduit à l’ultime face-à-face de toutes les tragédies humaines : la reconstitution par le cinéma d’un dialogue impossible, celui de vie avec un mort, où l’on se répète des choses que l’on sait déjà, dans l’espoir d’apaiser les âmes meurtries.
Et entre les deux, entre le jour et la nuit, ou, entre la nuit et le jour, la vie de ceux qui restent, à la recherche de traces et de sens, pour que la disparition puisse devenir supportable. Dans Retour avant 15 heures, Gaël Lépingle et son neveu découvrent dans les tiroirs de la maison du père disparu toutes sortes de reliques plus ou moins futiles, dont quelques post-it servant de supports pour des communications différées : « parti à la FNAC », « parti à Auchan », « parti à la fac »… Plus tard, le réalisateur explique, en voix off : « pendant près de vingt ans, mon père a consigné sur son ordinateur tous les événements du quotidien. Petite note technique : elles se sont développées à l’époque où sa mère fut diagnostiquée alzheimer… » Dès lors, la mise en scène de Lépingle consiste à prendre toute archive qui lui tombe sous la main pour la faire fuiter, comme pour la dérober à son propre sort funeste, et lui rendre sa part insoupçonnée de poésie. Ainsi, lorsque Serge Renko (dans le rôle symbolique du père) énonce ces fragments de textes écrits au cours des années, leur passage à l’oral, qui n’avait jamais été pensé comme tel, se charge d’un profond mysticisme mêlant dans le même geste passé et présent. Le père et le fils dialoguent alors d’une seule voix, par-delà vie et mort, quant à la possibilité d’une paix intérieure. Cela résonne d’ailleurs avec une peur contemporaine qui nous pousse, par nos usages numériques acquis, à une pratique abondante conscientisée de l’archivage (puisque désormais sans limite), là où le film observe précisément la vacuité d’une telle démarche face à la douleur, et applique une méthodologie erratique, presque fondée sur ce que le tiroir voudra bien nous offrir aujourd’hui.
Nous connaissions le (no) home movie akermanien, il faudra désormais composer avec le post-it movie lépinglien. Ces petites notes carrées de couleur qui tiennent grâce à une ligne de colle ont fort à voir avec le montage même du film, qui assemble différentes formes de processus documentaire qui font avancer l’enquête du réalisateur, en les parsemant de ces fameux mémos joués par un acteur professionnel : un entretien avec une proche, une interrogation quant à un quartier d’enfance jamais filmé ou pris en photo jusqu’alors, la mise en fiction mythologique de démons internes… Nous savions le cinéaste particulièrement doué pour filmer avec justesse l’arrière-pays (dans Des garçons de province en 2022 notamment). Hypothèse définitivement validée dans ce documentaire : il n’est ici jamais question d’une quelconque hauteur du regard, mais simplement de lieux traversés où parfois l’on s’échoue, pour un temps ou pour la vie. Le style documentaire de Lépingle n’a pas peur de la stylisation, et c’est pour le mieux : celle-ci lui permet d’approcher avec délicatesse d’une mise en scène complexe de sa propre intériorité, qui se manifeste ici grâce à un habillage sonore particulièrement soigné, ainsi que de plans nocturnes à l’irréalisme adéquat. C’est assez rare pour le souligner : on sort de ce film au sujet universel avec la sensation d’avoir avancé, un peu mieux préparés à affronter les deuils présents et à venir, comme un peu moins seuls face aux démons venants. Ce n’est peut-être qu’une illusion, mais le film, lui, est bien là, et il en est une preuve irréfutable à laquelle nous pourrons toujours revenir.
Retour avant 15 heures de Gaël Lépingle, Cinéma du Réel 2026 – Compétition

