Critique | Primetime de Lance Oppenheim | 2026
Si vous allez voir Primetime au cinéma, vous aurez un point commun avec ce genre de pédophiles qui se retrouvent la bite pleine de chantilly devant un gosse de 13 ans quelques secondes après avoir été invité à rentrer dans son domicile. Mais que la personne qui lise cette critique en soit rassurée : cela ne fera pas de vous un monstre — encore que, vous n’aviez rien de mieux à faire de votre samedi soir sérieusement !? Bon. Que diable un lecteur de Tsounami peut-il bien avoir en commun avec l’un de ces ogres, des hommes, toujours des hommes, qui remplissent le journal de 20h (à part une humanité en partage on veut dire, donc vraiment trois fois rien) ? Et bien on va vous le dire, nous, ce que personne ne vous dira jamais en face : ce qui vous relie, désormais, c’est votre moue lorsque vous êtes tous les deux surpris par l’ange de vengeance, une chauve-souris moralisatrice nommée Robert Pattinson, une fouine qui passera par-ci ou qui sortira par le placard comme dans un bon Pixar industriel. Sous les traits du journaliste télévisé Chris Hansen qui eut son heure de gloire dans les années 2000, Robert surgit de n’importe quelle embrasure, et immédiatement il vous accable : mais vous n’avez pas honte ? Non mais j’en ai rien à foutre que vous ayez une femme ou un travail, vous ne vous rendez pas compte de ce que vous êtes en train de faire ? Vous me dégoûtez. Qu’est-ce que vous auriez fait si je n’étais pas là, hein, espèce de dégénéré !?
Mais contrairement à ce mauvais film, nous essaierons de prendre ces questions un peu au sérieux.
Honte, on devrait commencer à l’avoir en cherchant encore à trouver de l’intérêt devant ces productions a24isées reposant sur des concepts pop & putaclic, avant de toujours retomber sur nos pattes, tout trapézistes de formation que nous sommes, très peu perturbés par un film qui appelait pourtant à ça, tel l’appel du grand sujet auquel il s’était auto-destiné. Si Robert Pattinson n’était pas là, en effet, on aurait un peu plus hésité avant de répondre par l’affirmative à l’attachée de presse qui ne fait que son travail en nous montrant son nouveau produit à venir dans les rayons. De toute façon, le film se fera sans nous : sur des tapis rouges puis dans les commentaires de vidéos postées sur les réseaux sociaux, où des micros estampillées de marques-médias ont posé une question débile à la star du film. Tsounami n’aimerait pas le film !? Mais ! On ! S’en ! Fout ! Royalement ! Alors, si on sait que c’est mauvais, pourquoi on continue d’y aller ? Qu’on arrête avec nos « parce que c’est notre métier ! » : on dirait Macron, puis l’argument est trop facile pour continuer de le trouver suffisamment persuasif. À ce prix-là, autant devenir coach ou voyante. La vérité, Chris Hansen il va nous la dire entre nos quat’yeux, au détour d’un couloir d’hôtel où il loge avec son équipe de télévision lorsqu’il fait la chasse (la nique ?) aux pédophiles à travers le pays. La vérité, c’est que notre post-modernisme, cet elevated permanent, notre critique de la critique critique, elle a tout grand remplacé, du réel à nos grands morts en passant par la beauté naïve d’un rayon de soleil qui s’endort sur les carreaux d’une fenêtre l’après-midi. Nous croyions voir un signe de l’époque dans ces films aux quatorze degrés d’analyses et tout autant de textures de l’image rajoutées en post-prod, mais ils sont en réalité tous juste très bêtes et bien contents de leurs anachronismes — mais la mode n’est qu’une affaire de cycles, n’est-ce pas ? Critiquer les dérives de la télévision en 2026, qu’est-ce que c’est radical… Ça va, vous, vous êtes pas trop mouillés quand même ? Has been toi-même.
Compromission morale
Lorsqu’il n’y a pas grand chose à voir au cinéma, on se persuade très vite : ce truc c’est finalement pas si mal, et puis cette thématique est quand même intéressante à la fin… Stop. Remettons les choses dans l’ordre. Primetime, c’est d’abord un mauvais film, et ensuite un ou deux motifs peut-être stimulants. L’acteur, forcément, que l’on rêve échappé du tournage de Batman (les mêmes lignes très droites du visage), et qui prend ici encore un grand plaisir à se grimer et à faire la grimace. Déguisé, Pattinson continue d’être bizarre, un pantin douteux, trop weirdo pour appartenir à la catégorie de ces stars toujours propres sur elles, dentition Colgate sans salade qui dépasse. On l’imagine mal incarner un jour un homme d’État, le Président ou le sauveur d’une quelconque cause ; à la rigueur, le ton jaunissant presque orangé de son maquillage lui donne ici un air léger de Donald Trump. Mais une fois la vulgarité relevée, on en fait quoi ? C’est bien pour ça que sa prestation laisse déjà imaginer une nomination aux Oscars : elle n’est qu’intensité, hallucinatoire, folle, maximale. Le revers du surjeu actoral, c’est l’unilatéralité du jeu tout court. Que dit-on d’un homme effectivement douteux comme Chris Hansen, quand on le montre uniquement sous cet angle ?
Ne lui arriverait-t-il donc jamais de ne pas être douteux ?
Cette question est le cœur du film. Même avec ses propres enfants, Chris Hansen est suspect : qui d’autre leur montrerait des extraits de sa chasse aux pédophiles la nuit une veille d’école !? Lorsque Chris Hansen voit son émission diffusée en primetime en face de Lost (un graal donc), son équipe doit à tout prix trouver une matière toujours plus sensationnaliste pour garder son créneau. Les pédophiles qu’il traque doivent devenir plus malins, plus tordus, plus imprévisibles… Plus géniaux. Le film se divise ainsi en deux parties. La première sert essentiellement à présenter le concept de l’émission et les membres de son équipe (sa productrice carriériste, le jeune acteur servant d’appât et qui cherchera à donner du sens à ce qu’il fait), créant au passage une dialectique productive entre les gestes qui sont filmés et ceux qui sont répétés hors des caméras, à l’instar de la relation entre Hansen et le jeune appât, qu’il invite à boire un verre puis raccompagne jusqu’à sa chambre… La pédophilie comme puissance contenue, une déclinaison comme les autres d’une certaine modalité du pouvoir. Le crime, ce serait de faire ces choses à la seule condition qu’il n’y ait pas de caméra pour les filmer : surveiller est punir. Toute la pauvreté de Primetime se révèle alors dans sa seconde partie, lorsqu’une fois bien installé, le concept embarque pour sa chasse finale. Malgré tous les avertissements, Hansen choisit de ne pas écouter sa productrice pour suivre la piste d’une « baleine » (Moby dick, un gros poisson, un pédophile potentiellement connu et haut placé dans l’administration). D’abord, Primetime reproduit une certaine vision essentialiste et méritocratie de l’intuition ou du génie télévisuel : ce serait en prenant des risques et lorsqu’on écoute pas les femmes qu’on ferait de la bonne télé — conclusion partagée par la bonne femme elle-même, qui hésitant à quitter l’émission lors d’un démarchage par la concurrence, rempilera finalement derrière son gourou de présentateur.
À la fin, le sketch en caméra cachée tourne mal comme on pouvait s’y attendre, et l’on aperçoit de dehors l’homme se tirer une balle dans la tête, passage à l’acte sans doute aidé par l’arrivée des caméras et des camions de télévision sur son jardin, alors même qu’il n’existe aucune preuve concrète d’un quelconque crime à sa charge. Cette séquence suppose le vertige moral de Chris Hansen, sa responsabilité dans la mort d’un homme qui serait peut-être resté à jamais innocent, et qui hésitant tellement dans son passage à l’acte pédophile (il refusait toute rencontre réelle, a fini par supprimer ses conversations numériques…), aurait peut-être fini par renoncer et raccompagner l’enfant — son propre dégoût de soi lui suffisant déjà pour une vie. Cette scène démontre surtout la tendance peu courageuse d’un cinéma standardisé à se reposer sur la trajectoire des personnages plutôt que sur la polysémie d’une image et la part de contradiction propre au réel. Le film se termine ainsi sur une sorte de « que sont-ils devenus ? » qui ferme bien sagement l’arc narratif de chacun des personnages. Assez paradoxalement, c’est la trajectoire de Chris Hansen qui est la moins développée. Le désintérêt revendiqué du film pour son propre personnage commence d’ailleurs dès le lancement de sa seconde partie, en ne s’interrogeant jamais sur la nature de son entreprise, si elle le questionne sincèrement, et sur la multiplicité des couches de fiction qu’il se raconte potentiellement à lui-même, comme autant d’effets posés sur l’image elle-même (du grain ? de la vidéo ? un effet ajouté en post-prod ? seul devant le film, il est impossible de savoir). Malgré les vingt ans qui nous séparent de cette histoire inspirée de faits réels et les multiples couches scénaristiques sécurisantes, la sophistication formelle de Primetime ne l’empêche donc pas d’échapper à sa plus grande crainte, celle de se confondre avec le sujet qu’il entendait critiquer. Entre mettre les mains dans la merde et l’être, il n’y avait qu’une lettre.
Primetime de Lance Oppenheim, le 23 septembre au cinéma

