Critique | Resident Evil de Zach Cregger | 2026
La classe prolétaire ne tire pas sa dignité de son état de soumission aux classes supérieures, et en cela elle n’est pas tant une perdante. Bryan est livreur dans le secteur médical, une sorte de « Uber organes ». Il est jeune, sa copine vient de tomber enceinte, ils ne savent pas s’ils vont garder l’enfant pour des raisons économiques, sa ponctuation se résume à d’innombrables « fuck », il travaille de nuit. Mais quand on lui propose une dernière livraison à l’hôpital de Raccoon City, hors secteur mais payée double (« c’est pas une pizza ! »), il n’hésite pas même une seconde. Resident Evil se résume à l’histoire d’une livraison pas comme les autres, un remake horrifique de L’Histoire de Souleymane (et réaliste, donc ?). En tant qu’adaptation de l’univers du jeu vidéo éponyme, le film de Zach Cregger avance avec une sérénité évidente, franchement déconcertante, qui trouve un parfait équilibre entre références et mécaniques issues du médium originel et leur transposition au cinéma. Sur un registre léger, cela s’incarne par des cadenas indestructibles ou des visions à la première personne façon FPS lorsque Bryan trouve des armes. Mais plus profondément, le film avance selon une logique minimaliste (Bryan rencontre un problème à la fois, sa résolution faisant apparaître au fond du plan le nouveau niveau), au rythme d’un métronome faisant la parfaite jonction entre le film social présenté dans les premières minutes du récit, et la voie horrifique dans laquelle il s’engouffre.
La route de Bryan rencontre très vite celle d’une femme à peine vêtue qu’il renverse avec sa voiture sur une route enneigée peu pratiquable. S’ensuit alors toute une suite d’actions et de rencontres (un policier, un chien, l’habitant d’une maison, des agents gouvernementaux…), de montées en tension souvent désamorcées avec humour, qui n’ont d’autre utilité que d’installer une complicité entre le spectateur et la caméra. Dans la scène de course-poursuite entre Bryan et la femme-qui-en-fait-est-une-infectée autour de la voiture de police renversée, la caméra joue avec malice du hors champ, se distinguant du champ de vision de Bryan en le reléguant de face sur l’un des côtés du cadre, comme pour dédoubler le champ des possibles horrifiques : par où le mal surgira ? Souvent depuis par le fond du plan (la femme, le chien), platement. Conséquence : Bryan court. Il court autant pour sa vie que pour remettre son colis. Les personnes qu’il rencontre, qu’elles soient agents fédéraux, policiers ou scientifiques, des dominants donc, passent leur temps à lui donner des ordres, lui disent de monter les escaliers (comme à un livreur de pizza ?), à déléguer. Être embourgeoisé c’est d’abord être lâche, parce qu’avoir du pouvoir c’est avoir la possibilité de faire faire à autrui. Et c’est en homme digne et extrêmement courageux que Bryan essaie de sauver la femme dans la neige, part récupérer les clés de la voiture sur la ceinture d’un cadavre, échappe au monstre grossissant… Avant de ne révéler le contenu de la sacoche, le McGuffin se fait d’abord métaphore — ce que Bryan transporte et qui est à ce point essentiel à l’ordre dominant, c’est littéralement sa force de travail, ses bras qui se mouillent à la place des autres, sa vie qu’on se permet de broyer au profit des nôtres. Cregger approche le genre horrifique avec morale plutôt qu’avec un cynisme lourd et à la mode depuis quelques années : le stigmate est renversé, le film offre le corps fonctionnaire en chair à canon et garde toute son empathie solidaire pour Bryan. Il l’assiste, ému et impuissant dans tous ses homicides involontaires. Seul dans ce nouveau monde naissant, coupé des siens par les frontières du téléphone et du salariat.
L’homme qui tombe
Sous les apparences d’un mépris de classe renversé, Zach Cregger poursuit surtout sa critique radicale de la propriété étasunienne. Dès Barbarian, puis dans Évanouis et Resident Evil, le cinéaste exige de savoir ce que la propriété invisibilise, les horreurs qu’elle justifie derrière les murs épais de nos résidences individuelles. Ce motif se prolonge ici par une idée très simple mais si belle : le recours au flash de téléphone par Bryan pour vérifier la réalité de son espace (une idée cousine du cinéma de Marre ou Triet ?). Ici, le livreur éclaire des espaces d’où l’on imagine qu’un monstre va surgir. Il n’y découvre jamais rien d’extraordinaire, à peine l’horreur du quotidien ou une fillette abandonnée dans les toilettes d’un camping-car. C’est peut-être aussi cette fascination pour le topographique qui explique le succès de cette adaptation de Resident Evil par le cinéaste, qui s’inspire peut-être aussi d’After Hours pour balader son garçon indifférent dans les recoins les plus affreux de la ville (un tunnel, les égouts, le parking de l’hôpital…), ou des lieux sains pervertis par le virus (la salle de maternité, où Bryan se fait le double halluciné de Marty Mauser). Bryan ne se pose pas toutes ces questions : il travaille.
Arrivé à Raccoon City, le fossé se creuse entre Bryan et le reste du monde. En face de cet homme qui a toute notre empathie, créature de burlesque et de slapstick qui hurle et gesticule face à l’absurde, des hordes d’infectés le dévisagent, se jettent des toits sur toute l’étendue d’une rue pour l’attraper (la plus belle scène du film). À peine l’idée est-elle consommée qu’elle réapparaît alors à la verticale : Bryan devant livrer l’antidote aux scientifiques du 28e étage, il doit emprunter un ascenseur puis une passerelle qui lui réserveront son lot de surprises. Dans l’acte final du film, à mesure qu’une morsure anodine transforme peu à peu Bryan en infecté comme les autres, la chair humaine ne fait que chuter à la vitesse de sa compromission morale. Lorsqu’il rencontre enfin les scientifiques aux derniers étages de l’humanité, Bryan redouble d’inventivité pour rester comme eux et n’appelle qu’à un geste de solidarité. Resident Evil prend alors acte d’une perte. Non pas celle d’une civilisation dirigée par une classe qui ne laisse aucun pourboire à celleux qu’elle dirige, car en elle Cregger n’a jamais eu d’espoir. Plutôt celle de son protagoniste qui, une fois parvenu à la fin du jeu, bousillé et essoré comme la licence dont il provient, n’a plus d’autre choix que de tomber, mourir et hurler, dans un ultime geste d’insoumission et dont la vanité rappelle toute l’étendue de sa dignité.
Resident Evil de Zach Cregger, le 16 septembre au cinéma

