Critique | Salvation d’Emin Alper | 2026
La légende raconte que le diable se mêle de la grossesse des jumeaux pour tromper le Bien en créant la réplique parfaitement pervertie de sa perfection. L’Enfer, ce n’est plus tout à fait les autres, l’Enfer, c’est moi-même — Abel contenté devant le miroir de Caïn. Dans un village du sud-est de la Turquie, les conflits territoriaux d’antan perdurent encore aujourd’hui avec les populations kurdes. Salvation se fait l’affaire d’une dualité : deux villages se font face de part et d’autre d’un massif, un peuple banni revient pour reprendre ses terres précédemment habitées, et Mesut prend peu à peu le commandement du village en décidant d’agir différemment du précédent cheikh, son frère Ferit. Jour, nuit ; jour, nuit ; un pied dans le réalisme et quelques orteils de l’autre dans le genre (western, thriller, fantastique, etc.), clarté et cauchemars s’emmêlent et montent à la tête de Mesut, en proie à des visions paranoïaques qui le persuadent de sauver son village (son peuple ?) de l’invasion en répondant par la violence.
Au binarisme assumé du dispositif, à la volonté universalisante du récit (élagué d’une contextualisation habituellement lourde et appuyée), Salvation préfère la psychologisation du guerrier. Quel est le chemin qui pousse au meurtre et à l’annihilation ? Le scénario fait ainsi le choix de la complexité, opacifiant l’aventure intérieure de son personnage à renfort de rites religieux et rêves auto-persuasifs. Mais la faute est-elle si individuelle lorsque le cheikh trouve aussi aisément la ferveur populaire ? Les nuits qui traversent le film couvrent ces questions d’un voile quasi-enfantin, renvoyant l’homme fort de la situation à la peur primaire du noir. Et par extension de l’autre et de l’inconnu, tout autant que de la solitude et de la perte de contrôle. Un minotaure perdu dans son propre royaume.
Retorse est donc la ligne que cherche à tenir Alper : ce qu’il gagne en profondeur à travers son enquête psychologique, il le perd immédiatement ailleurs en refusant d’interroger le contexte précis rendant possible le passage à l’acte meurtrier. L’idée qui serait de traiter de l’inclinaison du monde vers des « sociétés génocidaires » (mots du cinéaste, repris du dossier de presse) manque alors de substance en s’extrayant ainsi, obstinément, des causes à l’origine. Car s’il y a du commun dans les réflexes autoritaires d’Israël, des États-Unis ou de la Turquie, leurs racines et déploiements ne sont pas les mêmes, et ne pourraient être radicalement compris sans une singularisation de leurs mises en scène respectives au cinéma. D’où d’ailleurs la place étrange laissée au fait divers dans l’économie du récit, le mariage brutalement interrompu par un attentat se voyant ainsi relégué dans la séquence finale, acmé d’horreur et de tension. Et par extension, ce sentiment torturé, pas inintéressant non plus, d’un scénario quelque peu désincarné, puissamment ramené à la vie par tous les moyens offerts à la mise en scène : précision des décors, jeu des acteurs, une pincée de trucages numériques… Si Salvation rejoue certains des motifs du précédent film du réalisateur (Burning Days) jusqu’à son final en champ/contre-champ désespéré et irréconciliable, peut-être en est-il le jumeau perverti, car toujours coincé entre ses désirs contradictoires de propreté clinique et une fascination avouée à demi-mot pour les forces du mal.
Salvation d’Emin Alper, au cinéma le 2 septembre 2026

