L’arroseur arrosé

Critique | Shot Reverse Shot de Radu Jude et Adrian Cioflânca | Cinéma du Réel 2026

Ouverture sur un autoportrait au miroir du photographe Edward Serotta comme paradigme du dispositif que représente autant le court-métrage de Radu Jude et Adrian Cioflânca que le cinéma dans ses fondamentaux voyeuristes. Photographe des communautés juives européennes, s’est rendu dans la Roumanie du dictateur Ceausescu pour rencontrer ses citoyens en plein hiver, au milieu des années 1980. Si Jude et Cioflânca proposent d’abord de regarder le travail de Serotta comme un contrechamp à l’imagerie officielle, puisque les étrangers sont déviés par l’agence du tourisme vers le confort de façades d’hôtels prévus à cet effet, le véritable contrechamp, celui qui les intéresse vraiment, arrive dans un deuxième temps avec des images du service d’espionnage qui a suivi Serotta dans son périple, produisant photos et rapports sur la cible. L’espion devient la cible, et vice-versa. 

Et même si les images s’opposent dans leur qualité et leur cadre, le point nodal de la confrontation réside surtout dans le marquage des pellicules au feutre rouge ainsi que dans les récits proposés par deux voix-off. La première partie ressemble beaucoup aux documentaires de photo-journalistes qui racontent leur périple et témoignent pour les personnes photographiées, à ceci près qu’ici le rythme de défilement de ses œuvres est plus lent et ne sert jamais à illustrer le propos, sauf peut-être lorsque la voix introduit l’idée que le photographe est surveillé : on voit alors une femme regarder un mannequin dans une vitrine qui semble la regarder en retour. Revient alors ce premier plan en autoportrait : comment faire le portrait de celui qui tire le portrait d’autres que lui ? Le documentaire comme exégèse fictionnelle.

Il y a d’un côté le récit autobiographique, de l’autre le rapport policier : les deux sont factuels et interprétatifs à la fois, sauf que le dernier prétend à un rapport à la vérité autopsique. La deuxième voix-off se veut ainsi absolument descriptive dans sa captation des faits et gestes de Serotta. À quel titre ? Celui d’accumuler des preuves préventives contre son potentiel subversif. Deux questions se posent alors : en quoi le cinéma ne serait pas un outil de coercition comme un autre ? Est-ce qu’une objectivité photographique se construit inévitablement comme un espionnage industriel du réel ?  Reste un portrait en ébauche, celle d’un homme en regard. Cet homme voit d’autres hommes, et c’est ainsi qu’il se révèle à lui-même. En miroir.

Shot Reverse Shot de Radu Jude et Adrian Cioflânca, Cinéma du Réel 2026