Plante grâce

Critique | Silent Friend de Ildiko Enyedi, 2026

Un échange de regard suffira à raconter les vertiges de la science et les abîmes explorées par sa recherche. Dans l’œil immaculé d’un nouveau-né se reflète celui d’un chercheur, Tony (Tony Leung) ; le premier contemple, le second cherche à faire temple. Si le titre du nouveau film d’Ildiko Enyedi, Silent Friend, renvoie aux plantes naturellement silencieuses qu’étudient des scientifiques dans une université en Allemagne, son dessein s’avère bien plus vaste, et ses racines bien plus profondes. Dans un premier temps, le film pourrait être vu comme une grande enquête sur la communication : entre les humains et les plantes par le biais de la science, au même titre que les humains entre eux (les visioconférences du temps du Covid rapprochent Tony d’Alice (Léa Seydoux), tandis que le montage met en parallèle trois générations de scientifiques au sein de la même école). Partant, il serait à considérer comme une œuvre somme, synthèse d’une idée déjà au travail dans la filmographie de la réalisatrice hongroise : de Mon XXesiècle (1989) à L’Histoire de ma femme (2021), il était déjà questions de rencontres désirées, ratées ou sauvées sur le rythme d’une savante écriture scénaristique assez unique dans le cinéma d’auteur contemporain, voire même inclassable. Les tensions dramatiques qui pèsent sur ses protagonistes s’entremêleraient avec éclat à une réflexion sur leur propre existence, imputable à une impossibilité de communiquer avec simplicité. Et pourtant, la grâce inespérée de Silent Friend touche quelque chose d’encore plus vaste, une sorte d’élan vital qui parcourt les corps sans distinction de race ou d’espèce avec une beauté généreuse, justement là où le cinéma devient une science exacte et la biologie du scientifique un nouvel art, leurs deux gestes se confondant dans une union parfaitement appropriée.

Silent Friend donne à voir et à entendre la vie d’un arbre : ce grand ginkgo, planté au milieu de l’université de biologie de Malbourg, qui naît dans un premier plant de germe et devant lequel passeront trois âmes esseulées à l’intérieur du temps (à la fin du XIXème pour la première, dans les années 1970 pour le second, durant le confinement pour Tony). Chez Enyedi, les premiers témoins de ce ballet humain sont les plantes, et ensuite les spectateurices — « je me sens observé par mille yeux quand je suis dans un jardin » avoue le personnage de Gundula. Décadrage, gros plans qui changent la valeur des échelles, jeux de lumières, le film se ressent avec l’intensité d’un nouveau-né : il faut tout percevoir, tout entendre, saliver comme devant un plat, pour (res)sentir l’odeur d’un jardin botanique à travers la toile-cinéma. Les régimes d’images respectifs des trois temporalités participent à cette valse sensorielle : le noir et blanc des temps primitifs de la photographie se mêle aisément au psychédélisme du 16mm des années 1970 et au numérique clinique du présent. 

D’instinct ludique, Enyedi fait dialoguer toute la grande beauté de cette humanité : les premières photographies de Grete (Luna Wedler), dans le sublime style de Blossfeldt font écho à la poésie romantique de Hannes, qui se plaît à lire Goethe et Rilke en écoutant les violons éternels du Lohengrin de Wagner. Tous ces liens agissent comme des millions d’interconnexions rhizomatiques possibles, à en perdre les sens et jusqu’à en noyer le fil de la raison, mais sans perdre de vue pour autant l’horizon politique de la recherche scientifique. D’une période à l’autre, la figure de l’universitaire se voit malmenée par l’époque : la première femme scientifique de l’université, ultra compétente, est moquée et harcelée par un parterre d’examinateurs condescendants ; personne ne prend au sérieux l’étudiant qui découvre les balbutiements d’un dialogue avec sa plante, alors qu’il réalise peut-être une strate radicalement impensée de l’utopie hippie… Tous ces savants sont seuls dans leur coin, et c’est toute la beauté du travail d’Enyedi que de les réunir au sein d’une même unité filmique. Quel plus bel hommage rendu à la quatrième dimension que celui-ci, qui célèbre celles et ceux qui ont accompagné la solitude de ce ginkgo à différentes étapes de sa vie, lui qui pue aujourd’hui et dont l’isolement social de Tony permet d’enfin comprendre la profonde tristesse ? Progrès historique et scientifique n’ont jamais convergé ailleurs que vers un rapprochement sensible des uns avec les autres. 

Un orage, c’est la nuit. La pluie tombe en trombe, elle nourrit le ginkgo des branches aux racines. Tony aussi peut-être ? Dans un élan quasi christique, il se jette à corps perdu dans son sujet, rend visite à son ami silencieux et se met à sa hauteur (se dévêtit), ouvre la bouche, incline la tête. Confusion des temps, crescendo des sons et des sens, le film en deviendrait presque fantastique. Ils ne font désormais plus qu’un, les sensations débordent, la veine se fait prolongation de la racine — ou bien est-ce le contraire ? Le vivant est vivant. Symbiose : il communique avec lui-même.

Silent Friend de Ildiko Enyedi, au cinéma le 1er avril 2026