Critique de River of Grass (1994) | Événement Kelly Reichardt
Dire de River of Grass qu’il est le premier long métrage de la réalisatrice Kelly Reichardt est déjà une fausse piste. Si les thèmes de la cinéaste sont déjà là, la forme est encore incertaine, elle tâtonne en tentant de s’affranchir d’une certaine tendance du cinéma indépendant états-unien. Cela commence comme dans La Balade Sauvage (Terrence Malick, 1973) : Cozy, femme au foyer qui s’ennuie à mourir à Miami, se présente en voix-off, dans un montage de photos, dessins, séquences home videos réelles et imaginaires (celle d’un meurtre commis par la précédente propriétaire de sa maison). Plus tard, Cozy rencontre en soirée le marginal Lee, rejouant le schéma narratif du boy meets girl, suivie d’une fuite en voiture après un potentiel meurtre commis par erreur. Un road movie noir, dans lequel la mise en scène de Kelly Reichardt s’amuse à détourner, mettre en ridicule chaque motif de tradition cinématographique : le père de Cozy est un mauvais flic qui perd tout le temps son revolver de fonction, le nœud dramatique du récit que constitue la fuite n’intervient qu’au bout de trente minutes (soit quasiment à la moitié du film).
La mise en scène agit comme une improvisation jazz, et c’est à cet endroit que River of Grass rejoint The Mastermind (2026), dans ce jumelage musical d’un corps empêché tentant de s’adapter aux accrocs de la vie, Cozy se laissant emporter par Lee. Cette musicalité ouvre littéralement le film dès son générique, avec son band de bistrot, aussi matérialisée en permanence par les vinyles, ceux qu’on vole à sa mère et qu’on revend en magasins comme Lee. C’est grâce à cette collection de vinyles que le duo de fugitifs se paye l’essence pour rejoindre Miami, et il n’y a ici pas plus beau geste symbolique : pour fuir ses problèmes et accéder à l’american dream, ils doivent vendre ce qui leur a donné ce rêve (des musiques de films hollywoodiens). Ils pensent être Bonnie and Clyde, mais leur légende n’existe que dans leur tête.
La musique tout le temps, comme un mood, un remède à l’ennui, qui s’invite jusque dans la colorimétrie même du film : River of Grass n’est pas un film noir mais un film bleu. Littéralement bleu ou fleur bleue, mais d’un bleu mélancolique de déprime, bleu blues. Un bleu amniotique, celui de la Chevrolet qui, d’une piscine dans laquelle baigne Cozy, elle qui arbore en permanence un t-shirt aux couleurs de l’azur, en accord avec le ciel clair de Californie. Alors atteindre l’océan, oui, mais pourquoi faire ? Si Lee a bien les yeux bleus comme Cozy, il n’en a pas les mots, c’est un type « qui ne va nulle part ». La dernière séquence du film est à relier directement avec la trajectoire de Kelly Reichardt : tuer et se débarrasser de l’homme, sortir du rêve américain, et continuer sa route, tranquille, et faire comme Cozy face à l’océan : « penser comme si je feuilletais un vieil album photo. »

