Critique | Quelques jours avec moi (Claude Sautet, 1988) | Dossier Sandrine Bonnaire
Si les années 1980 sont l’acte de naissance sur grand écran de Sandrine Bonnaire, elle marque une mue cinématographique pour Claude Sautet. L’enchaînement de ses films illustre parfaitement la maxime « un cinéaste réalise un nouveau film contre son précédent » (Truffaut). Celui qui a conquis le cinéma français des années 1970 par une fidèle description des choses de la vie bourgeoise, bifurque avec Un mauvais fils (1980) en filmant un autre milieu social et une nouvelle tranche d’âge de comédiens, pour faire ensuite marche arrière avec Garçon ! (1983) en frôlant l’auto-parodie. Quelques Jours avec moi confirme la volonté de changement : si Alain et Philippe Sarde demeurent à la production et à la musique, Sautet révèle une nouvelle génération de jeunes comédiens et comédiennes, Jacques Fieschi au scénario (qui sort alors de À nos amours et Police pour Pialat), et s’empare d’un nouveau genre avec ici une comédie satirique de la bourgeoisie. Une nouvelle décennie pour ne pas finir asphyxié, pour changer d’atmosphère.
Et la bouffée d’air arrive comme elle est toujours venue chez Claude Sautet : par un comédien ou une comédienne. Pour les années 1970 d’hier ce fut Romy Schneider, les années 1980 d’aujourd’hui c’est Sandrine Bonnaire, et les années 1990 de demain ce sera Emmanuelle Béart. Martial (Daniel Auteuil, sortant tout juste de la gloire du diptyque Jean de Florette et Manon des Sources), est un héritier de firme de supermarché qui, pour se remettre d’une dépression, se lance dans une tournée comptable des filiales locales. En posant ses valises à Limoges, il rencontre une provinciale du nom de Francine (Sandrine Bonnaire), domestique pour la famille du gérant du supermarché. En s’entichant de Francine, Martial le nanti découvre peu à peu le monde prolétaire de cette dernière, et les nombreuses confrontations entre ces deux mondes vont révéler les différents mensonges qui régissent leurs rapports de force.
Mais Sautet n’est pas aussi méchant et irrévérencieux qu’un Chabrol : aussi, sa tentative de comédie satirique de la bourgeoisie parisienne et provinciale est profondément ratée. À vouloir sauver le prolétaire et le bourgeois et faire croire que tout ce beau monde peut cohabiter ensemble dans une belle comédie dramatique, le film reste sur un statu quo dans lequel rien n’a fondamentalement changé, où la satire est inopérante, si ce n’est que le mensonge et l’hypocrisie ont disparu. Les nombreux éléments comiques comme les costumes de Bonnaire paraissent terriblement grotesques et vieillots, et si la séquence de la soirée entre bourgeois et prolétaires fonctionne encore un peu dans sa monstration de l’hypocrisie de classe, c’est parce que Sautet la fait durer suffisamment longtemps pour que le malaise premier se dissipe.
La seule belle bataille du film est celle qui se joue en sous-main entre deux générations d’acteurs et d’actrices : une naissante incarnée par Sandrine Bonnaire, Daniel Auteuil et Vincent Lindon (qui n’a pas encore piqué sa Crise en 1992) et Dominique Blanc (pas encore révélée pleinement par Patrice Chéreau) se frotte à armes égales à une vieille garde du cinéma français tenue par Jean-Pierre Marielle, Dominique Lavanant et Danielle Darieux. « Place aux jeunes ! » semble dire Claude Sautet, même si le cinéaste observe tout cela encore depuis l’autre camp. Au regard de la filmographie de son cinéaste et de son actrice, Quelques Jours avec moi n’est pas une erreur de parcours, mais une transition : la prolétaire incarnée par Sandrine Bonnaire aura sa véritable heure de gloire dans La Cérémonie de Claude Chabrol (1995), et le mutisme de Daniel Auteuil trouvera sa pleine puissance dramatique dans Un Cœur en Hiver (1992).

