L’œil de Caïn

Critique | Peaux de vache (Patricia Mazuy, 1989) | Dossier Sandrine Bonnaire

L’œil torve de la vache méningitée rencontre celui torché de Roland (Jean-François Stévenin). De cet échange de regards mouillés s’écrit la circulation des témoins dans Peaux de Vache de Patricia Mazuy. Car Roland est le seul à avoir été inculpé pour la mort d’un villageois, la nuit de l’incendie de l’étable de son frère Gérard (Jacques Spiesser). Et son cadet lui doit alors tout à son retour dix ans plus tard, pour avoir assumé la responsabilité de ce point aveugle, femme et enfant compris. En réduisant le western à ces duels de visibilité dans la campagne française, rythmé par des riffs de guitare aux faux airs de country, Mazuy transforme cette histoire de mœurs reculés, pour les yeux tordus des spectateurs et transperçants de Sandrine Bonnaire, en mythe minimaliste sur l’inceste.

L’ancrage narratif sous forme d’archétypes fait de Roland un loup dans la bergerie, une bergerie dont le foyer n’existe et ne repose que sur un pacte avec le diable. En effet, cet incendie liminaire n’était que le fruit d’un marché avec le vétérinaire nouvellement installé, pour récupérer l’argent de l’assurance sur son élevage malade. Mais cette fausse incursion du thriller n’est qu’un leurre pour la cinéaste qui s’attarde sur la question du secret, toujours déjà à fleur du visible, au ras-des-pâquerettes. Lorsque Gérard joue à colin-maillard avec sa nièce Anna (jouée par la propre fille de Stévenin), il montre à sa mère (Annie, jouée par Sandrine Bonnaire) effarée de l’avoir laissée seule avec lui, que le voile qui couvrait ses yeux était en fait transparent, et si on le croyait aveugle, il voyait en fait tout. Car tout le monde voit tout mais ne dit rien, surtout rien dans le milieu de la petite bourgeoisie rurale. Et si l’on met tant de temps à faire une mise au point sur le rapport incestueux qui se joue chez l’oncle, c’est bien parce que le silence est de plomb dans les familles. Rien ne se dit, tout se voit. Encore faut-il pouvoir soutenir le regard d’Annie, qui, si elle ose dire quelque chose, a dû mal à se faire entendre. Dans ses yeux ne se lit plus que la crevure du lien.

Et pourtant le corps de l’inceste originel n’est pas celui pour qui on craint à chaque instant, celui d’Anna, mais se joue entre les deux frères, en passant. Gérard raconte qu’avant sa naissance, Roland avait peur que sa mère accouche d’un veau. Son père en avait conclu qu’il était trop idiot et n’aimait pas la terre pour hériter de la ferme. Et pourtant Gérard est le premier à constater qu’il adore se rouler dans la boue. Alors la lutte jacobienne entre eux deux ne peut avoir lieu que dans leur terre, une bagarre d’enfant à la racine. Tragédie racinienne où le frère séduit la femme de l’autre. Annie, double maternel d’Anna devient le moteur de la circulation des regards, le témoin d’une hérédité patriarcale crasse, d’un vieux monde englouti par une modernité qui change profondément le rapport des corps à leur environnement. 

Aux premiers moments de son retour dans le village, Roland assiste à l’arrivée d’un tracteur enguirlandé au bas de l’église où se célèbre un mariage. Depuis la vitre de l’autobus, on aperçoit Gérard se hisser sur la marche de l’engin qui semble constituer le bout d’horizon de sa visibilité. La circulation des regards est alors constamment entravée par la présence massive des machines agricoles. Si Roland fait la course dans les champs avec un chien et finit par le percuter au moment précis où il le perd de vue, c’est précisément dans cette parabole que se définit la politique du regard dans le cinéma de Mazuy. Montrer des corps percutés quand on ne les regarde pas. Et le tracteur que ne quitte jamais Gérard, à hauteur d’enfant, d’Anna, semble rouler tout seul, sans conducteur. Ce point aveugle est le nœud de la menace, lorsque les machines font disparaître les corps, que l’échange de regards ne peut plus se faire d’égal à égal comme dans un western. Ne reste plus que la transmission de mère en fille, pour espérer peut-être briser cette chaîne de Caïn.