Rentre dans ma perception

Édito | Événement Márta Mészáros

Charpie. Corps violacé, sanguinolent, poisseux. Agrippé sans ménagement par deux mains aseptisées. Il paraît si loin le temps où les femmes mettaient bat sur la table de la cuisine, veillée par une vieille tante ayant maintes fois mis les mains dans le camboui – un truc de bonnes femmes. Les corps usinés défilent désormais sur les tables d’opération devant des anonymes masqués qui assistent la naissance des corps comme ils s’occuperaient d’une autopsie, cliniquement. Avant que quelques règles d’hygiène soient établies, certains scientifiques passaient de l’un à l’autre comme on change d’établi pour serrer un boulon1. Intérieurs exposés à la stérilité d’hommes-machines ou livrés ou à la curiosité sans borne de savants fous des mystères de la mort et de la vie.

Lili accouche pour Márta. Elle accouche pour lui donner son espace, pour devenir son espace. Elle configure un corps et le fait jaillir pour sa perception qui n’en avait pas encore conscience. Elle ne s’ouvre pas au regard de l’Autre, elle ouvre à l’Autre, à l’altérité originelle, à la puissance de l’aberration. Que ce doit être absolument étrange d’être un instant deux en un, d’être un coupé en deux. Incarner, s’incarner, dialectique du corps transcendée par le dispositif cinématographique. Une ouverture, pas une déchirure pourtant. Le corps comme un espace où le monde s’affaire. Ici naquit Sanyika. Ici Lili mit au monde.

Je regarde Lili et je pense à Gilda qui a accouché il y a quelques jours. Je regarde Lili et je pense à mon ventre. À ce ventre dont j’oublie la plupart du temps le caractère féminin. Sauf peut-être quand je retrouve mes menstruations au fond de ma culotte. Encore que je ne me sens pas tant femme que corps. J’ai peur de perdre ma forme, de perdre mon corps pour en devenir deux, trois, autant que le nombre de gens qui se donnent un droit de regard. Je regarde Lili et je pense à Gilda. Márta  regarde Lili et pense à Lili, transfigurée en Juli. Avant d’être un trou noir elle est un visage contracté, défiguré. Elle n’est plus qu’un souffle. Et je retiens le nôtre. Comme un rythme qui a mis neuf mois pour se désynchroniser. Márta a adopté Lili car elle s’est donnée la vie. Lili a adopté Márta car elle lui a donné un coup d’œil. Elles se sont, elles deux, regardées vivre, travailler, aimer, se disputer, faire l’amour, boire, déféquer, jouer, se doucher, s’opposer, affirmer, questionner, décrire. Et sourire, et s’indigner du mensonge du monde des adultes, qui ne pense jamais à la balançoire sous le cerisier. 

NightShift Films2 a accouché d’une ressortie de trois films perdus à l’existence. Redonner vie à des images perdues de vue et leur laisser un espace de déploiement est la plus belle renaissance qui puisse être donnée à ces femmes de l’Est, parfois un peu à l’Ouest.

Adoption(1975), Neuf Mois(1976) et Elles deux(1977) de Márta Mészáros, ressortie au cinéma le 28 janvier 2026

  1. Ignace Philippe Semmelweisa démontré la nécessité du lavage de mains en établissant un lien entre les maladies contractées par des femmes post-accouchement et leur manipulation par des médecins qui venaient de pratiquer des autopsies.
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Ignace_Philippe_Semmelweis ↩︎
  2. Distributeur français de la ressortie des trois films de Márta Mészáros. ↩︎