Cher journal,

Édito | Tsounami 12 : Journal Intime

Pourquoi, chaque matin, j’ai décidé de vivre plutôt que de me suicider ? Cette question, mais sincèrement ; pas pour faire le mariole dépressif ni le poète inconséquent. Véritablement. Ce matin, je n’ai pas choisi de me suicider, et je suis allé au cinéma. Pourquoi ? Je pense à ce new yorkais qui s’est défenestré le 10 septembre 2001 à l’aube ; à ce cinéphile, qui se donna la mort le 29 juillet 2007, la veille de celle de Bergman et Antonioni, et aussi à ce lynchéen qui succombera d’un cancer sans jamais découvrir la troisième saison de sa série préférée. Cette idée, la fin, et la leur en particulier, m’est insupportable. Je ne conçois pas qu’à l’absurdité de la mort puisse s’adjoindre un cynisme de la date — déformation professionnelle d’un journaliste qui regrette déjà d’un jour, manquer à l’appel de l’histoire. Ne pas se suicider par peur de rater quelque chose (et si l’on devenait immortels le lendemain de ma mort ?) ; rester alors pour la beauté du geste humain, en attendant que quelqu’un l’invente, ce foutu sérum.

Alors en attendant ce jour-là, celui où je pourrai peut-être mourir en paix avec moi-même, il faut encore vivre. Et je crois que c’est le cinéma qui m’a aidé à cela, qui me l’apprend. Je revoyais très peu les films jusqu’à récemment, mais c’est en découvrant le premier de Martin Scorsese que j’ai compris l’intérêt de cette pratique. On ne va jamais voir un film en se disant que l’on recherche quelque chose de particulier, et pourtant à la sortie, ça nous est comme tombé sur la tête par hasard, on découvre quelque chose et on ne s’y attendait pas. En voyant Who’s That Knocking at My Door environ un mois avant la sortie de Killers of the Flower Moon, je suis pris d’excitation : quoi de plus magnifique et touchant que de découvrir dans la filmographie d’un cinéaste que l’on pense connaître par cœur, un film dont on ne l’aurait jamais cru capable, pudique et sensible à des questions de genre sur lesquelles je l’imaginais sourd, surprenant à s’aventurer dans les sentiers trop souvent tus du fantasme ? D’une filmographie balisée qui n’a besoin d’être ni défendue, ni redécouverte, des centaines de chemins s’ouvrent à moi, le pur dédale de l’art se révèle. Même chez Scorsese il est possible de naviguer et se perdre dans des alcôves inimaginables et passionnantes (La Dernière Tentation du Christ, Le Temps de l’innocence…), car rendant impossible la systématisation de prétendues « thématiques propres à l’auteur ».

Le logiciel d’un auteur ne se résume pas, pour la simple et bonne raison que l’auteur, comme vous, comme moi (surtout moi ?), avance, et essaie lui aussi de trouver une réponse à la question « pourquoi pas aller se suicider ? ». Chaque nouveau film actualise le logiciel : il met à jour des centaines de données, barricade quelques portes et en révèle des nouvelles. Et c’est aussi pour cela qu’on les aime nos auteurs : qu’ils se trompent ou qu’ils nous subjuguent, ils avancent éperdument, avec sincérité et sans relâche. Un nouveau film est toujours pertinent, surtout quand on pense que son auteur s’égare. Longtemps, nous pensions impossible la réconciliation de Scorsese avec l’écriture de personnages féminins. C’était oublier son premier film ; c’était aussi ne rien attendre de son dernier. Et à titre rétrospectif, ne devrait-on pas voir dans son Voyage à travers le cinéma l’extrême pudeur avec laquelle il s’est aventuré dans l’histoire de son pays ? C’était là, sous nos yeux, et il fallait attendre ce nouveau film pour le remarquer, le formuler et le réfléchir. Ne résumons jamais un auteur, laissons leurs logiciels nous surprendre, car c’est bien du plus profond de leur cœur que viennent leurs tourmentes les plus personnelles, proprement irreproductibles. Je découvre peu à peu les infinies possibilités qu’offre le revisionnage d’un film : les pensées s’assemblent de manière inédite au contact d’idées qui flottaient récemment dans mon esprit, je redécouvre une œuvre sous le prisme qu’offre la dernière en date. Et lorsque je valse ainsi, au bord de l’abîme-cinéma, l’infinie profondeur que je découvre m’apaise. Elle me rend immortel et me connecte à l’immense chaîne des découvertes et causalités de l’être humain. Elle justifie de ne pas se suicider, et d’attendre a minima que l’on ait fait le tour de notre immortalité pour passer à l’acte.