Blue, Derek Jarman, 1993 | Tsounami 12 : Journal Intime
Un film sans images, ou plutôt qu’une seule image : une couleur, le bleu. L’absence révèle la présence de ce bleu, l’absence rend présente — non pas dans notre rétine, mais ailleurs — les images mouvantes. La présence d’une voix qui dit son absence, nous fait entendre l’invisible. Il ne lui reste que sa voix, à ce cinéaste, lui qui perd la vue.
Absenter l’image pour en faire une ode, tel un troubadour chantant l’être aimé perdu ou imaginé. Nous imaginons ces images, images créées par la voix ; au commencement était le verbe… Un film de mots, de paroles, de bruits. Comble-t-on le vide d’images par la parole ? Veut-on le combler ? Ou bien le montrer ? Derek Jarman ne comble pas son vide, il ne le peut pas. Le sida est irrémédiable : la cécité approche, issue fatale, elle accoste les rives de ses yeux qui bientôt ne verront plus que quelques teintes de bleus. Un flot d’images dans le bleu. Jarman ne voit rien mais ferme quand même les yeux pour voir, revoir sa vie, voir ce noir simulacre de couleurs. Jarman ne voit plus, voit mal, il voit aveugle ; alors, en fermant les yeux, « les films continuent dans [sa] tête ». Le cinéaste, en dernier partage, nous fait, comme lui, imaginer son film, notre film, unique à chacun. Avec le bleu, l’obscurité devient visible, un bleu telle une dernière aube avant la nuit profonde.
Nous nous accrochons à l’unique chose qu’il nous reste, les mots, par la voix de Derek Jarman. Ces mots qui nous racontent ce qu’il a vu, ce qu’il voit encore une dernière fois, ce qu’il aperçoit et entraperçoit, ce qu’il discerne à travers ce bleu. S’il s’accroche aux ultimes données du visible, il se laisse — et nous laisse — à écouter activement le monde, ou plutôt à se laisser affecter par le sonore. Blue est un journal des derniers instants, des derniers oiseaux qui chantent, du dernier brouhaha de Londres, des dernières souffrances corporelles. L’on entend dans cet IKB la perfusion de DHPG gazouiller comme un canari. Le bruit tonitruant du lave-linge devient si cher ; le silence de l’hôpital si mortifère.
Chaque mot, un rayon de soleil
Étincelant dans la lumière
C’est la chanson de Ma Chambre.
Désir de voir, désir de vie, désir de mort. Cristalliser — mais non combler — ce triptyque de désir en une monochromie. Ce blue movie est un lieu de fantasmes. Posséder ce que l’on a pas, ce que l’on ne voit pas. Le désir scopique ne naît plus du visible mais de l’invisible. Soif de voir l’autre, soif de l’Autre. Avidité de l’inconnu, de la chose perdue : de l’invisible objet du désir. Derek Jarman rêve sur son lit d’hôpital.
Ton baiser brûle
Une allumette craquée dans la nuit
S’enflamme et meurt
Mon sommeil brisé
Embrasse-moi encore
Embrasse-moi
Embrasse-moi encore
Et encore
Jamais assez
Lèvres goulues
Yeux véronique
Ciels bleus.
La mort est bleue, le silence est bleu, la peur bleue. L’austérité du vide cristallisée dans ce givre. La paralysie de l’image contenue dans une couleur qui n’est plus celle du mouvement. Les bribes de chaleur, de bleu du ciel, d’écoulement, se figent au rythme d’une hémorragie. Le sang bleu veineux s’écoule une dernière fois pour pétrifier le geste. Le dernier mouvement crée la dernière fixation crée la dernière parole ; la dernière image.
Peut-être n’a t-on jamais fait si radical dans une démarche cinématographique : se libérer de l’image. Le réalisateur est habitué à croire en l’image, en une idée absolue de valeur, soumis à la Sainte Image qu’il faut créer, à la page blanche qu’il faut remplir. Peut-être n’a t-on jamais connu un Derek Jarman dans un processus de rédemption aussi mystique, où l’image est sa prison de l’âme : « J’ai marché derrière le ciel. Que cherches-tu ? Le bleu insondable de la Béatitude. » Jarman est devenu autre. Il laisse son corps, devenu invisible, indolore, dans ce monde, et s’en va dans le bleu du ciel. Dans le pandémonium de l’image il nous offre le Bleu Universel, une porte ouverte sur l’âme, une possibilité infinie qui devient tangible. L’on oublie alors qu’à la dernière seconde de ce bleu, il ne lui restait que 4 mois à vivre. Il y a l’après-image, il y a l’après-bleu. L’immatérialité devient l’immortalité.
Le bleu, alors, est une épitaphe, un adieu au monde, un adieu aux images, un adieu au langage.
Je pose un delphinium, bleu, sur ta tombe.

