Dépôts secrets, sacrés

Quelques fragments de deux mois | Tsounami 12 : Journal Intime

« DIVINATION, ce nom, comment ne pas l’associer aux deux machines sublimes dont je me sers pour travailler ? Caméra et magnétophone, emmenez-moi loin de l’intelligence qui complique tout. »

Lundi 10 juillet

18h50 – Tsounami 11 (Rosso) est publié.
19h00 – Le journal intime (Tsounami 12) débute.

La cinéphilie n’est jamais seule. Elle est toujours accompagnée. Entamer son journal cinéphilique c’est forcément, à la manière d’un siège rouge, s’accoler à d’autres. Les amoureux du cinématographe le savent : ce qu’il y a de beau se trouve toujours dans un partage, un passage. Celui du cinéaste avec son équipe, celui du cinéaste avec son public, celui des spectateurices avec leurs camarades, celui de la bouche avec les oreilles ou du miroir avec les souvenirs. Le cinéma et sa salle sont deux antres où la solitude n’a de place qu’intérieurement. Au dehors, nous sommes forcés de croiser les autres, de croiser le monde. Ce n’est qu’une histoire plurielle, rien d’autre. Une mémoire collective.

Pour ces raisons, mon journal sera notre journal ; mes pensées, nos pensées ; mon vécu, notre vécu. Cela fait dix années que je vis ma cinéphilie aux côtés de Thomas et il n’y a donc aucune raison pour que ces deux mois se fassent sans lui.

Ces deux prochains mois, comme n’importe lesquels, seront donc deux moi.

Mardi 11 juillet

Le quotidien d’un cinéphile se dispose en réflexions constantes où les dates ne sont finalement que les fils de la pensée. En voici une couture.

16h00 – L’Expression des mains (Harun Farocki)
Au lieu de s’évertuer à déblatérer de lourds dialogues les cinéastes devraient plutôt comprendre que les corps disent beaucoup. Que les corps parlent. Les mains sont des mots qu’aucun scénariste ne connaît.

18h30 – Youtube – Napoléon (Ridley Scott) – Bande-annonce
« X imite Napoléon, dont la nature n’était pas d’imiter. »
Conclusion : X = Phoenix. Et X imite Joker, dont la nature est de cabotiner.

Mercredi 12 juillet

19h40 – Nation (RER A, métro 6) – Plusieurs affiches sont collées dans le métro. Barbie, Élémentaire, Jeanne du Barry, Indiana Jones…
Si les publicités ont la laideur de leurs propositions artistiques, pouvons-nous dire qu’elles ont au moins la vertu de l’honnêteté ?

21h10 – MK2 Bastille, côté Saint-Antoine – The House that Jack Built (Lars Von Trier)
Avant le film, se mêlant comme deux gouttes d’eau aux autres publicités, la bande-annonce de Barbie est projetée. Après Marvel, voici Mattel : on change quelques lettres, on prend les mêmes et on recommence.

23h45 – MK2 Bastille, côté Saint-Antoine – The House that Jack Built (Lars Von Trier)
Von Trier est le roi, c’est indéniable – le roi de la fiction fictionnée.
Le film m’a royalement plié en deux, il m’a frictionné.

Jeudi 13 juillet

13h00 – Nature morte (Harun Farocki)
La publicité serait-elle la peinture de notre monde contemporain ?
Il faut dire qu’aujourd’hui la luminosité des natures mortes d’antan se termine toujours à l’écran par un copyright. On en remplacerait même les fruits de Cézanne par des poupées Mattel.
Les images sont devenues des marques, les peintures d’un but lucratif.

Vers 18h30 – Champo – Les Idiots (Lars Von Trier)
« Waterloo » dit l’un d’eux au milieu du film…
Conclusion : X = Idiot, tandis que Les Idiots = Grand film

22h00 – Elégie Paysanne (Alexandre Sokourov)
« Aie l’œil du peintre. Le peintre crée en regardant. »

Vendredi 14 juillet

Fin de matinée – Two Years at Sea (Ben Rivers)
Le film est aussi désagréable que le bruit des avions à Paris.
Sa tentative tape-à-l’œil est au moins aussi laide que le bleu-blanc-rouge fumant et fumeux qui, face à moi, traîne au ciel.
La fête nationale est un mauvais film. Surfaite, elle surjoue. Cabotine.

Samedi 15 juillet

16h30 – Place Monge (métro 7)
La publicité et les divertissements utilisent les courroies des mécanismes cognitifs. C’est une tromperie retournant l’esprit des consommateurs contre eux-mêmes. Ils usurpent leurs capacités au profit des profits. L’art, lui, utilise d’autres courroies. Il élève l’esprit par le cœur – il en appelle aux émotions, à ce que l’on nomme l’âme. Le divertissement usurpe. L’art émancipe.

20h – At Sea (Peter Hutton)
Si la poésie avait sa place dans les genres cinématographiques, Hutton serait sans nul doute Mandelstam.

Dimanche 16 juillet

J’aimerais hurler mon dégoût du monde.

Fin de journée – Vincere (Marco Bellocchio)
La montée du fascisme et celle de Mussolini à travers les yeux d’une de ses premières amantes. Bellocchio fait un pont entre la passion amoureuse et la furie de la pensée fasciste. Les délires se ressemblent – ils ne font qu’un.
Si l’amour existe vraiment, espérons qu’il ne soit pas de la passion car, alors, il serait un crime contre l’humanité.

Lundi 17 juillet

Début d’après-midi – MK2 Bastille – Five Obstructions (Lars Von Trier)
Ce film est un impressionnant essai comme une piste épistémologique sur le cinéma – une exploration de tous ses recoins : techniques, formels, moraux. Un documentaire d’un démiurge sans contrôle qui – comme devrait être toute œuvre – parle de son propre Art.

Dans l’après-midi – Navigators (Noah Teichner)
Pellicule et Vinyle semblent les deux zones de la coolitudes que les insensibles à l’Art vénèrent comme Dieu. Or, et il ne faudrait jamais l’oublier : nous ne souhaitons ni Dieu, ni maître. Allez grésiller sans nous.

19h – Arlequin – Francisca (Manoel de Oliveira)
Comme Paris, ce film est magique.

Mardi 18 juillet

21h30 – Le Grand cortège (Pierre Creton)
Il faudrait aller à la médiathèque, étage des DVD, section Poésie, à la lettre C ou aux lettres CRE, chercher Le Grand cortège, puis se dire que, définitivement, cette section est la plus belle chose que le Cinéma (ou ce journal) ait produit.
Creton est une sorte de Michon.

23h – Sur la voie critique (Pierre Creton)
J’adore les médiathèques.

Mercredi 19 juillet

Dans l’après-midi – Reflet Médicis – De nos jours… (Hong Sang-Soo)
Le pathétique et le sublime, pour la nuit des temps, ne feront qu’un.
HSS l’a compris : la banalité du quotidien ne peut être qu’un entremêlement des deux points.

Dans l’après-midi (un peu plus tard) – Reflet Médicis – De nos jours… (Hong Sang-Soo)
L’ultime plan est un vertige, toute l’infinité et la complexité du monde. L’émotion indicible.
J’ai été traversé par la joie, l’apaisement, la tristesse, et par du tragique, du comique : de l’infini. Mais, en voulant mettre des mots dessus, je le sais (je le sens), je le réduis.
La parole est une réduction de l’Art – un abaissement.
Parler ne dit rien…
Ce journal ne dit rien.

Jeudi 20 juillet

22h15 – Prénom Carmen (Jean-Luc Godard)
J’aime beaucoup le cinéma… Si vous n’aimez pas Carmen, si vous n’aimez pas Godard, si vous n’aimez pas tout ça : allez vous faire foutre !

Vendredi 21 juillet

18h et quelques – No Home Movie (Chantal Akerman)
En revenir à Costes.

Samedi 22 juillet

19h30 – Rue Monge
Je repense beaucoup à Francisca.
Mais, rue Monge, je n’ai toujours pas croisé JPL.

Dimanche 23 juillet

23h00 – Qu’est-ce que le cinéma ? (André Bazin)
Bazin est le père de la pensée du cinéma. Il est le non-réalisateur qui a transformé cet art en lui insufflant une pensée – une conscience. Quand je lis ses articles, le maniement des idées complexes me paraît si grand que j’en suis ému.
Sa parole est une grandeur esthétique.
Parler dit beaucoup.
Ce journal dit beaucoup.

Lundi 24 juillet

Il faudrait un serment d’Hippocrate pour le métier de comédien. Un texte qui pose la base de la déontologie de l’actorat. 
Pour leur protection, mais aussi pour la nôtre. 
Pour le bien du cinéma.

22h30 – Le quattro volte (Michelangelo Frammartino)
Il faudrait toujours observer le monde comme une chèvre.
Bêler notre dégoût du monde.

Mercredi 26 juillet

19h30 – Conte d’hiver (Eric Rohmer)
Séquence Shakespeare… (en revenir à Bazin)
En premier lieu, dans le cinéma de Rohmer, le théâtre dissonne. Puis, il pénètre la scène, il réarrange subtilement le système esthétique. De là, nous, spectateurs du Conte d’hiver de Rohmer, devenons spectateurs de celui de Shakespeare. 
Il est indéniable que cette scène soit l’adaptation de l’article de Bazin Cinéma et théâtre.
Une adaptation dans l’adaptation. 
Toujours en revenir à Bazin.

19h30 – Safari (Ulrich Seidl)
Si Nolan avait été une gazelle, mon dégoût du monde aurait été moindre.

Jeudi 27 juillet

21h35 – Belle Toujours (Manoel de Oliveira)
De Buñuel, Oliveira s’est inspiré.
De Buñuel, le monde doit s’inspirer.
De Buñuel, un manque est criant.

Vendredi 28 juillet

Le dessin est à la sculpture ce que la peinture est au cinéma.
J’adore les équations.

23h30 – Paysage dans le brouillard (Théo Angelopoulos)
Angelopoulos est un poseur tape-à-l’œil. Un Sokourov de pacotille. 

« Respecter la nature de l’homme sans la vouloir plus palpable qu’elle n’est. »

Samedi 29 juillet

Être peintre, c’est décomposer le monde avec son regard.
La peinture et le cinéma ne sont pas des arts de l’image. Ils en appellent à la vue, mais ce ne sont pas des images. Une photo est une image, un dessin est une image, une publicité est une image. L’image utilise l’espace que l’esprit nécessite pour interpréter les formes du monde. L’image trompe l’esprit sur un carré de mensonge. 
La peinture et le cinéma, c’est une présence ; comment (re)composer le monde. 
Le regard du cinéaste est semblable à celui du peintre.

20h10 – Christophe Colomb, l’énigme (Manoel de Oliveira)
D’Oliveira, le monde doit s’inspirer.
D’Oliveira, je devrais m’inspirer.
Oliveira, je devrais crier.

Dimanche 30 juillet

16h30 – Beyrouth, ma ville (Jocelyne Saab)
En revenir à Moreno.

17h00 – Moïse et Aaron (Jean-Marie Straub, Danièle Huillet)
En revenir à Bazin.
Encore et toujours.

Lundi 31 juillet

16h00 – Arènes de Lutèce – Discussion avec Aliosha
J’ai choisi l’Art, c’est mon seul espace de transcendance, ma seule lutte dans le système.
Dans le monde utilitaire, je dédie ma vie à l’inutile.

16h01 – Arènes de Lutèce – Discussion avec Thomas
Mon espace c’est l’Art. L’unique lieu, l’unique lutte.
Dans le monde de l’utile, je dédie ma vie à l’inutile.

Mardi 01 août

Soirée – Champo – Dancer in the dark (Lars Von Trier)
La logique narrative est vulgaire. L’écriture d’une grossièreté inouïe. Et pourtant, Dancer in the dark est une réussite totale, d’une maîtrise absolue.
Ici, toutes les composantes sont alignées dans un seul but, la tristesse. Et cela jusqu’au pathétique. Qualité oblige – il en a le droit, il peut se le permettre. C’est alchimique. Une transe émotionnelle. Si le film t’emporte dans cette transe, Von Trier fera ce qu’il veut de toi.

Mercredi 02 août

23h30 – Buzz l’éclair (Angus MacLane (ou (au choix) Disney – copyright))
L’anti-Hollywoodisme devient de plus en plus nécessaire dans une telle situation.
Le public, comprenez-le, n’est pas du bétail. Et, ne vous déplaise, il n’en sera jamais.
Être une chèvre ne devrait jamais être une fin (sauf chez Frammartino).

Jeudi 03 août

Faire un film, c’est avoir une idée. Être sûr de cette idée. Puis la quitter un long moment, pour la retrouver à la projection en espérant qu’elle n’ait pas trop souffert durant le voyage.

13h – Le miroir magique (Manoel de Oliveira)
Michaux ou Pessoa ?
Un peu les deux.

Vendredi 04 août

19h – Soirée
Je viens de rencontrer une femme qui me plaît.

22h30 – (500) jours ensemble – Marc Webb
La séquence Ikea est vraiment raciste. Par ailleurs, le film est vraiment à chier.

Samedi 05 août

13h – Lendemain de soirée
Je repense à cette femme. Elle m’a dit de l’ajouter sur Facebook.
Je retire donc ma photo de couverture (la prolongation de Mbappé au PSG) et je la remplace par un photogramme de La romancière, le film et le heureux hasard de Hong Sang-Soo où Junhee scrute le monde au travers de sa paire de jumelles.
Que sont les réseaux sociaux sinon des outils d’espionnage ?
Avec un HSS en couverture, de toute évidence, je vais lui plaire.

13h15 – (500) jours ensemble – Marc Webb
La séquence Ikea était vraiment raciste. Le film était vraiment à chier.

13h30 – Suite de lendemain
Je vais enfin voir son profil.
Elle a une image d’un Dolan en couverture.
Je ne la demande pas en amie. J’ai mes limites.
Je repense à Mbappé.
Je repense à HSS.
Facebook détruit les histoires d’amour.

Lundi 07 août

20h30 – L’étrange affaire Angélica (Manoel de Oliveira)
J’aimerais crier mon amour du monde.

Mardi 08 août

Matinée – Rue Monge
Je repense aux séquences de comédie musicale dans Dancer in the dark.
C’est terriblement intelligent.
Je ne peux pas en dire plus.

Je rentre chez moi.

Retourne dormir.

Parler ne dit rien.
Ce journal ne dit rien.

(Et pour couronner le tout, je n’ai toujours pas croisé JPL…)

20h30 – Parole et utopie (Manoel de Oliveira)
À un moment, il va bien falloir que j’écrive un papier sur lui…
Ce cinéaste ne pourrait provoquer qu’un grand texte.
Grande œuvre = Grand texte ?

Mercredi 09 août

20h30 – Blow-up (Michelangelo Antonioni)
L’attente permet l’observation.
L’absence d’événements affine la vue.
La précipitation ouvre l’imaginaire mais éloigne de la réalité : c’est une question de préférence.
Dans l’affect, dans les goûts, tout n’est que biais. Il n’y a jamais d’illogismes absurdes.
Tout est raison, sens, déterminé. Il suffit juste de se renvoyer la balle.

Jeudi 10 août

Quand j’étais enfant, j’aimais les formes pour leur forme, les couleurs pour leur couleur.
À quel moment ai-je perdu ma vue ?
À quel moment me suis-je mis à aimer les idées ?
Les idées derrière une forme et les idées d’une forme.

18h30 – Rue Monge
Direction les quais de Jussieu, et je n’ai toujours pas croisé JPL…

23h – Anniversaire de Nicolas sur les quais de Jussieu.
J’ai rencontré Josepha.
Je n’ai pas arrêté de l’appeler Francisca.

Samedi 12 août

17h – L’Evangile selon saint Matthieu (Pier Paolo Pasolini)
L’Art et le Sacré partagent le même espace.
L’Art est le langage du Sacré.
En adaptant mot pour mot l’évangile de Matthieu, en saturant le narratif de la Bible, il accorde à la cinématographie un vecteur de sens. Seule parle sa cinématographie. Et, contrairement à ce journal, elle dit tout.
Le sacré vient de la terre et la mystique de la matière – le sacré est la matière.
Le sacré c’est les corps.
L’Evangile selon saint Matthieu, par ses gueules, ses trognes, ses faces cassées, donne le sacré aux paysans et aux enfants qui jouent autour des rois mages.
Chez Pasolini, sera prophète celui qui fera de sa vie une lutte politique.
Si l’homme est sacré, alors le marxisme sera évangile.

21h – PSG vs Lorient (Ligue 1 – première journée)
Paris est magique.
Je me souviens de Pasolini, enterré avec un maillot du Bologne FC.

Mardi 15 août

15h – Rue Monge
Imaginez que l’on puisse créer l’objet parfait : une géométrie sacrée, la forme idéale, un artefact qui associe tous les attributs de la perfection.
Alors, envoyez cet objet dans l’espace et il se fondra dans le chaos.
Il deviendra hasard. Aléatoire.
Aux yeux de l’univers, rien n’est formé.
Seulement aux yeux des hommes se crée les formes.
Pour autant, trêve de balivernes car, inquiet, je n’ai toujours pas croisé JPL…

Mercredi 16 août

Il faut développer son sens esthétique par l’expérience.
Cela (n’en déplaise aux bourgeois) n’a rien à voir avec les diplômes, le bon goût ou la culture.

Vendredi 18 août

21h30 – MK2 Odéon, côté Saint-Michel – Strange Way of Life (Pedro Almodovar)
Barbie est un cow-boy Yves Saint Laurent.

Samedi 19 août

Spielberg est le plus grand publicitaire de l’Histoire.

20h30 – I love Dollars (Johan Van der Keuken)
L’anticapitalisme est la seule voie raisonnable pour un cinéphile.

Dimanche 20 août

« Nos films laissent les gens libres, par conséquent libres aussi de quitter la salle ; ils ne les ficellent pas sur leur fauteuil, ils ne font pas les putains respectueuses, ils ne pratiquent pas la séduction et ils ne traitent pas les gens en cochons de payants mais en citoyens. »

Dans l’après-midi – ABC Africa (Abbas Kiarostami)
Non à Méliès (Spectacle – Nolan).
Oui aux frères Lumière (Vérité – Kiarostami).

Lundi 21 août

12h – Il dono (Michelangelo Frammartino)
Il faudrait toujours ressentir le monde. Ainsi la matière.

18h – Saint-André des Arts – Désordres (Cyril Schäublin)
Le film raconte une histoire sans événement ni protagoniste agissant.
Il n’y a qu’une structure sociale qui évolue.
Même en incluant un personnage historique comme Piotr Kropotkine, celui-ci n’est qu’un figurant de plus. L’écriture ne s’immisce pas dans les psychologies car les personnages occupent des rôles sociaux dont les événements dépassent leur moyen d’action.

Mardi 22 août

Au réveil – In girum imus nocte et consumimur igni (Guy Debord)
J’aimerais être les hurlements en faveur de Debord.

Mercredi 23 août

En soirée – Le fabuleux destin d’Amélie Poulain (Jean-Pierre Jeunet)
Pourquoi j’aime ? Pourquoi suis-je ému à chaque visionnage ?
Les qualités du film ? Non. Vraiment pas.
Les souvenirs d’enfance ? De ma mère ? La probabilité semble plus grande.
Nos goûts ne veulent rien dire de la qualité d’une œuvre. Nos affects sont constamment déterminés.
Le rôle d’un critique sera donc de s’émanciper de ses goûts, et de tenter de trouver une sorte de vérité intrinsèque aux films. (dure tâche).
On aura toujours le droit d’aimer un mauvais film ou de ne pas aimer un bon film.
Pour autant, un critique aura toujours le devoir de les distinguer.

Jeudi 24 août

10h – Cinéma L’étoile – Projection Presse – Notre Corps (Claire Simon)

20h – Il Buco (Michelangelo Frammartino)
J’y pense encore. La matière.

« L’avenir du cinématographe est à une race neuve de jeunes solitaires qui tourneront en y mettant leur dernier sou et sans se laisser avoir par les routines matérielles du métier »

Vendredi 25 août

19h – MK2 Quai de Loire – Anatomie d’une chute (Justine Triet)
Le Cinéma n’a qu’une quête à avoir : la vérité subjective.

Samedi 26 août

15h – Luminor – Les Filles d’Olfa (Kaouther Ben Hania)
Pourquoi les pianos ne me tirent aucune larme ?
Pourquoi le tire-larme ne me vole nuls sanglots ?

Lundi 28 août

19h – Rue Monge
Toujours pas croisé JPL…

19h30 – Anniversaire sur les quais de Jussieu (Thomas Belton)
L’idée de la diminution de ma vue et de mon ouïe m’angoisse profondément. Imaginer que mon corps se dégrade jusqu’à n’en plus pouvoir rencontrer un film me terrifie autant que l’idée de ma propre fin. Le jour où je ne pourrai plus aller au cinéma, la mort toquera à ma porte.

Mercredi 30 août

19h et quelques – Le Masque (Johan Van der Keuken)
Jeux de paumes et de faces.
Il y a les mains de Farocki et les visages de Keuken.
Tous disent le vrai.
Le subjectivement vrai.

« La vie était suspendue pendant trente secondes admirables, où il ne se passait rien. En réalité, il s’y passait tout. Cinématographe, art, avec des images, ne rien représenter. »

Vendredi 01 septembre

21h30 – Dans la chambre de Vanda (Pedro Costa)
S’ennuyer devant un film ? Un bon argument critique ? Non.
La sensation d’ennui, d’un temps long, est une construction interne, fruit d’habitudes, de mauvaises habitudes, d’un spectacle formé par l’extérieur comme moyen d’occuper l’esprit. L’économie de l’attention.
Si ennui (pour un objet inhabituel) il y a, alors un travail sur soi doit être fait. Et cela au contraire d’un rejet de l’œuvre, au contraire d’un jugement négatif pour simple raison d’un manque de stimulation ou de divertissement, d’asservissement.

Dimanche 03 septembre

15h – Opéra Bastille – Tristan et Isolde (Wagner)

Petit traité contre la vidéo dans les arts du spectacle.

Vidéo et performance sont à deux régimes de contemplations différents. La vidéo est un objet – immatériel. On n’appréhende pas un objet fini comme on vit un instant de réel. La vidéo a ce pouvoir de nous offrir une contemplation si sublime de son sujet qu’elle nous soustrait la conscience au présent et au ici et là. Son implication dans le temps crée une confusion qui pousse à croire que la vidéo peut se marier à la scène. L’attention que requiert la vidéo, elle l’a soustrait à l’émotion et l’acuité musicale ou scénique. C’est un mépris pour les performeurs.

Lundi 04 septembre

Le cinéma se doit de toucher le sol comme s’il voulait frôler la vérité.

Mardi 05 septembre

01h30 – Rue Monge
Je n’ai pas croisé JPL… J’ai peur. Très peur.

20h – Éloge de l’amour (Jean-Luc Godard)
Maladroitement Art.

Godard me manque.

20h – Je repense à Pacifiction (Albert Serra)
Je n’arrêterai jamais d’y penser.

Mercredi 06 septembre

21h – Tropical malady (Apichatpong Weerasethakul)
Le film ne m’a pas grignoté l’attention et, en l’adoubant, je lui en suis reconnaissant.

Jeudi 07 septembre

20h – Grand Action – Le Gang des bois du temple (Rabah Ameur-Zaïmeche)
J’aurais épuré quelques séquences. Quelques éléments narratifs.
J’aurais supprimé la scène de la boîte de nuit.
J’aurais réécrit certains dialogues. Voire je les aurais évincé.
J’aurais changé radicalement la fin.
Or, le rôle du critique n’est pas de créer ou de recréer. Un critique doit critiquer, c’est tout. Il doit critiquer un film pour ce qu’il est et non pour ce qu’il aurait pu être.
Finalement, Le Gang des bois du temple n’est pas un mauvais film. Il touche le sol.

Vendredi 08 septembre

Avec Old Joy, d’un geste simple, Kelly Reichardt met en place ce qui sera le reste de sa filmographie : un cinéma (non du récit, mais) de l’instant.
Deux amis souhaitent passer une soirée dans une source d’eau chaude et partent en voiture pour le week-end. Le film n’est que le tableau de leur relation. Scénaristiquement, il est composé de séquences de routes et de dialogues futiles… (il y a un chien parmi eux). Il y a entre ces deux amis, à lire entre les mots, une amitié de jeunesse, une relation que la vie et le vécu ont délabrée. Leur lien s’effrite. Il n’y a rien à faire…
Avec une tendresse pour ses deux personnages, Reichardt saisit au plus juste ce fait, et cela sans drame ni explication, ni tristesse, ni colère. Parfois les amitiés changent, c’est comme ça. Il n’y a rien d’autre à dire. C’est un cinéma d’acceptation.

« Il y a le visible et l’invisible. Si vous ne filmez que le visible, c’est un téléfilm que vous faites. »

Old Joy s’ouvre et se ferme de la même manière : le personnage principal Mark écoute les infos à la radio – c’est angoissant, c’est du storytelling, des palabres, des cadavres de pensées – une psalmodie étouffante.
Le capitalisme scénarise le monde. Il exhibe des fantasmes, des mensonges. Le temps d’une balade (de cinéma), Kelly Reichardt restitue la nature : la vraie, subtile, complexe, chaotique, mais surtout, du présent.

Samedi 09 septembre

En après-midi – Filmothèque – Les Demoiselles de Rochefort (Jacques Demy)
Il y a deux sœurs jumelles, deux yeux ébahis, et Demy fantastique.

19h et quelques – MK2 Quai de Seine – Oppenheimer (Christopher Nolan)
« La propriété c’est le vol » notez-le, c’est Proudhon, pas Marx.

Si tu n’aimes pas le vrai, si tu n’aimes pas la vie, si tu n’aimes pas les gens, Nolan, va te faire foutre.

20h – L’Etoile bleue (Thomas Belton)
Je viens de finir ma bande-annonce.

Montée début juillet, il y a deux mois.
Deux mois pour une bande-annonce. Deux mois pour deux minutes…
Le cinéma indépendant (en plus de mal vivre) tue lentement.

22h – Je repense à Francisca.

Dimanche 10 septembre

16h30 – Rue Monge
Où est JPL ?

Un an que je ne croise plus Jean-Pierre Léaud dans cette rue. J’espère qu’il se porte bien.
Mon inquiétude grandit de jour en jour. Il est l’un des derniers vivants à user mes pensées cinéphiles.

Dans 3 jours ce sera les un an de la mort de Godard.
Il me manque.
Nous manque.

23h58 – Le journal se termine. Il dit beaucoup.
Il faut dormir.

23h59 – Le journal est terminé. Il n’a rien dit.
Demain, nous irons au cinéma.