Portrait of Jason, Shirley Clarke, 1967 | Tsounami 12 : Journal Intime
Je pense que pour raconter ce film, on ne peut se passer de l’histoire qui précède sa trouvaille. Parce qu’on ne tombe pas sur le cinéma de Shirley Clarke par hasard : il faut le vouloir. Et une fois qu’on y a eu accès, il reste ancré, ne serait-ce qu’après un extrait de cinq minutes dans un amphithéâtre bondé de la feu Sorbonne-Nouvelle à Censier-Daubenton en 2019. De ce cours je ne garde que trois notions : le Nouvel Hollywood, la création par Shirley Clarke en 1962 de la Film-Makers Cooperative avec Jonas Mekas, et son inspiration du mouvement cinéma-vérité. Ces notions sont suffisantes pour que quelques mois plus tard, lorsque le cinéma La Clef diffuse Portrait of Jason, j’y aille en entraînant une amie. On vit cette séance, littéralement. On est toutes les deux prises dans cette heure quarante-cinq de film, on partage nos rires, nos silences, et à la sortie, on partage surtout le même état : celui de sidération.
Le samedi 03 décembre 1966 à 21h, la caméra de Shirley Clarke commence à immortaliser celui qui s’énonce comme Jason Holliday, arnaqueur, et plutôt effrayant. Pendant douze heures, les bobines s’enchaînent et la caméra s’affaire pour nous livrer un témoignage aussi alambiqué que sincère. Ce sentiment tient particulièrement au procédé du film, brillant de simplicité : une caméra fixe, qui capture de face un homme qui raconte sa vie à la réalisatrice et à son compagnon, l’acteur Carl Lee, situés en hors-champ. On comprend rapidement que Carl Lee et Jason Holliday se connaissent intimement. On comprend aussi que Shirley Clarke et Carl Lee savent très bien ce qu’ils veulent tirer de lui. Au début, ils le laissent tergiverser un peu, faire son show en nous offrant au passage la plus fabuleuse et iconique imitation de Scarlett O’hara d’Autant en emporte le vent jamais proposée. Puis ils se mettent à orienter les histoires. Ils posent des questions, et anticipent que la réponse sera au moins mordante, au mieux culte. Car tout est culte chez Jason Holliday. Autant ses petites lunettes rondes que son regard empli d’ambiguïtés et surtout, ce rire duquel il assène toute la gravité de son vécu, toute la violence des échanges avec ces réalisateurs fantômes. Plus les heures passent, plus les verres s’enchaînent, plus ce rire résonne. Au début du film, on l’accompagne gaiement. Les rires des spectateurs vont de concert avec le sien. Puis les minutes avancent, et son rire se déploie finalement dans une solitude fracassante. On comprend qu’il n’est qu’un exutoire : la clarté d’un rire pour contrer la noirceur d’un vécu. Alors on commence à se poser la question de l’honnêteté, de la véracité, en même temps que Carl Lee coupe Jason pour lui dire qu’il n’est pas sincère, que c’est un menteur. Ce à quoi Jason acquiesce. Il promet de faire mieux. Il est reconnaissant d’être là, face à cette caméra.
Lorsque l’on change de bobine, l’on change d’histoire. Les saynètes se succèdent, toujours entrecoupées par le remplissage d’un verre rapidement vidé. Plus Jason boit, plus il se confie. La caméra qui s’approche progressivement de son visage pour finir en très gros plan traduit la jubilation de la réalisatrice : c’est ce lâcher prise qu’elle cherche à capturer, qu’elle cherche à offrir aux spectateurs. On voit la façade se déconstruire peu à peu. On quitte les anecdotes cocasses, pour entrer dans le dur. Les pauses deviennent un peu plus longues entre les réponses. Shirley Clarke capture le trouble, la latence, avant cet inévitable rire gras qui nous apparaît dorénavant comme une brutalité. Celle de voir l’incapacité de cette personne, devenue par l’image filmée un personnage, à faire autrement. Alors on tente de passer outre et de se concentrer sur l’essence de sa parole : le vécu d’un homme noir homosexuel marginalisé dans les années 1960 aux États-Unis. Et en cela, ce film-témoignage-hybride est d’une grande préciosité.
La sidération de la sortie est certainement due au fait que je n’avais jamais rien vu de semblable. Portrait of Jason vient complètement bousculer toutes les attentes spectatorielles, tous les lieux communs d’un film documentaire. Il vient générer du trouble, il n’est pas limpide. Et cette sensation de grande agitation est si galvanisante qu’elle reste en soi et que le film devient partie intégrante d’une histoire intime qui dépasse largement la salle de cinéma.

