Quelques mots pour nommer quelques travers du cinéma contemporain | Tsounami 12 : Journal Intime
Cela fait bientôt deux ans et demi qu’à Tsounami, nous disséquons l’actualité cinématographique. On regarde tout ce qui nous tombe sous la main : films indiens, premiers films, drames d’auteurs adoubés, drames d’auteurs délaissés, incongruités, accidents industriels… L’art peut surgir de n’importe où et cette curiosité érigée en précepte nous a offert d’importantes rencontres avec des cinéastes inattendus. Mais visiter tous les râteliers suppose également un grand nombre de déception. Pourquoi continuer d’aller au cinéma pour retenir une dizaine de films tout au plus, sur plus de 500 visionnages à l’année ? Car les mauvais films sont tout autant d’enseignements que les rares jugés bons. Voici quelques termes prononcés en sortant de séances et restés dans les mémoires au point d’être, aujourd’hui, théorisés dans Tsounami comme quelques outils permettant d’appréhender le cinéma contemporain. Une seule règle : il n’y a pas de problème sans solution, ni de symptômes sans remèdes. À chaque mauvais film cité, une échappatoire.
Film pornographique
Aucune offence aux cinéastes qui aiment mettre en scène l’acte sexuel, nous adorons aussi les regarder quand ils sont bien filmés. Si « pornographique » constituait une insulte morale dans les années 1970, le film pornographique d’aujourd’hui serait plutôt le mauvais spectacle qui n’a d’autre but que de faire jouir le spectateur quelques secondes, avant de le renvoyer violemment dans la jungle mélancolique du réel. Ces films ont en commun avec la branlette de ne procurer qu’un plaisir limité, par son intensité comme par sa durée. Aucun partage, aucune tendresse.
Symptôme : Babylon de Damien Chazelle, que l’on pourrait peut-être étendre à sa filmographie toute entière. Ce film, qui se propose de faire ressentir ce que pouvait être le Hollywood-Babylon des années 1920 lorsque se structure l’industrie cinématographique, fonctionne littéralement comme une machine masturbatoire. C’est l’avènement d’un cinéaste qui découvre les sensations que peuvent procurer le montage, la musique, la beauté des acteurs et actrices. En témoigne ce final à la touchante maladresse, dans lequel Manny (Diego Calva) se rend dans une salle et découvre un montage risible de plus de cent ans de cinéma. Et il pleure. Les histoires qu’il a lui-même mis sur pied dans sa jeunesse ont été reprises et refaites, et pourtant, il continue de pleurer. Damien Chazelle lâche tout ce qu’il est en mesure de donner : musique, larmes, images cultes. Je découvre que le cinéma est capable d’émotion et, incapable de finesse, estime qu’en branlant très fort mon spectateur, le plaisir que je lui procurerai le sera également.
Remède : Faire jouir le spectateur quelques secondes toutes les secondes, voilà peut-être la condition d’un spectacle à la hauteur. Ambulance de Michael Bay. Toutes les secondes, un cut, un nouveau plan, un nouveau point de vue, si bien que tous mis bout à bout, Michael Bay cartographie un Los Angeles tel que nous ne l’avions jamais vu. Toutes les secondes, un micro-twist, une surenchère dans la surenchère, comme cette séquence d’opération à distance dans l’ambulance devant laquelle le spectateur éclate de rire, donc jouit. Le secret de la branlette réussie ? Toutes les secondes, une petite dose de lubrifiant. La pornographie au cinéma trouve ainsi son salut dans la durée et l’intensité : toujours plus, toujours plus longtemps, plaisir illimité.
Plus c’est long, moins c’est bon
La plupart des films d’auteurs contemporains semblent s’aligner sur une durée avoisinant les deux heures (il peut faire moins d’1h30 quand c’est un premier film, et plus de 2h lorsqu’il y a volonté de monumentalité), comme s’ils étaient les premiers à intégrer les attentes de spectateur.rices qui « en veulent pour leur argent » lorsqu’ils vont au cinéma. Jacques Demy le premier voyait d’un mauvais œil cette tendance : quand les films durent généralement plus de 90 minutes, ça le fait chier. Sur ses 14 longs métrages, seulement trois durent deux heures : Les Demoiselles de Rochefort (1967), Lady Oscar (1979) et Trois Places pour le 26 (1988). Le film doit tout montrer, pas plus pas moins, et surtout pas ces affreux comblement superficiels et risibles : plans transitifs, sous-intrigues donnant de la consistance aux stars, explicitation du son par l’image ou vice-versa…
Symptôme : The First Slam Dunk de Takehiko Inoue, un animé japonais qui débarquait au milieu de l’été (le 26 juillet 2023), et prit au dépourvu les curieux venus découvrir l’adaptation du manga éponyme, sur une équipe de basket. Le film aurait pu n’être qu’une affaire de jouissance (un match épique, une défaite assurée, une remontada inespérée), mais les producteurs semblent terrifiés à l’idée de s’aventurer sur les platebandes de l’expérimental. Pourquoi n’aurait-on pas le droit de faire des films qui assument leur caractère jouissif et qui ne perdent pas leur temps avec la psychologie ou l’origine des personnages ? Ce film de 2h04 aurait pu (du) être une magnifique transposition de l’univers de Christopher Nolan dans un format 90 minutes qui ne laisserait la place à rien d’autre qu’à la course contre le temps, en jouant à la seconde près sur les actions des sportifs sur le terrain de basket. Mais non, il a fallu psychologiser, expliquer, enrober, et passer la barre symbolique (mais pour qui ?) des deux heures de cinéma.
Remède : Un Prince de Pierre Creton, ou la véritable pépite cachée du Festival de Cannes 2023. Affichant 1h22 au compteur, le film déroule un vaste programme, à peu près la moitié de la vie de Pierre-Joseph, qui s’éveille aux fleurs et à la sexualité à 16 ans, et ne les quittera pas jusqu’à ses 50. Pour montrer le temps qui passe : une horloge qui s’arrête et un changement d’acteur pour interpréter le même personnage au sein du même plan. Cette idée suffit, mais mieux encore, elle ouvre le récit à une vision fluide de la vie et des expériences, et en l’espèce, que le temps passe sans éroder pour autant l’érotisme que provoquent les corps, les corps vieillissants, et peut-être même le contraire.
Si c’est bon, c’est qu’c’est long
Il ne faudrait pas non plus croire que nous refusons les films qui durent plus de deux heures. Disons plutôt que nous préférons la durée à la longueur.
Remède : Trenque Lauquen de Laura Citarella, une espèce de Twin Peaks propulsé dans un village argentin, et qui ne soucie de rien sinon de l’enquête que Laura se propose de mener. Autour d’une disparition (celle d’une femme, pour changer…), le film se construit comme une chasse au trésor, et semble s’inventer en permanence, traversant les archétypes du film d’enquête, de la bibliothèque à la radio, du lac au filage d’un homme louche. L’enquête est si grosse (exaltante, pour changer !) que la réalisatrice aura besoin de deux films pour espérer en faire le tour. Quatre heures à en parler et le mystère demeure, il reste tant de pistes à explorer, on a envie d’y retourner avec une loupe et des copains, tout reprendre depuis le début et vérifier qu’on aurait pas laisser filer un indice… Quatre heures de réflexion qui en provoquent dix-huit derrière, trente-six en comptant celle du voisin, soixante-douze en incluant les discussions au sortir de la salle. Il se passe définitivement quelque chose du côté du collectif argentin El Pampero Cine : cette manière d’aborder le mystère, mais surtout de le financer (si vous cherchiez à appliquer Marx au cinéma, en voici le meilleur résultat), voilà à quel cinéma on aspire.
Représentation contre présentation
Que faire des « sujets de société » ? Des films-sujets ? Non, le cinéma est définitivement capable de mieux, et même l’un des lieux où il est attendu que la société cogite, mâche, se cogne et remue. Il y a des films qui ne font que représenter l’état actuel des choses (on les devance sur le plan cinématographique et sociétal), et ceux qui affrontent la contradiction et l’investissent, bref, qui mettent les mains dans la merde.
Symptôme : Le Consentement de Vanessa Filho, adaptation cinématographique du livre choc de Vanessa Springora, sorti début 2020. Face à la précipitation de la mise en image du moindre fait de société (ici, moins de trois ans pour adapter le livre), il était presque couru d’avance que le film manquerait de regard, de position. Alors le film décide d’être « choc », et multiplie ses séquences charnelles dans la chambre, entre Matzneff et Springora, car l’avantage de la radicalité, c’est qu’elle se remarque quelle que soit sa qualité. Mais qu’en vient à dire le film à l’arrivée ? Le livre tirait sa force de sa forme : l’autrice et éditrice affrontait le pédophile en « prenant le chasseur à son propre piège », en l’enfermant à son tour dans un livre, et donc à arme égale. Ici, le film n’est que translation de la narration dans un médium plus populaire, fabrication destinée aux élèves de collège qui préfèrent voir le film plutôt que lire le livre sur lequel ils seront interrogés lundi matin. Absence de point de vue donc, qui se traduit en une multiplicité de regard : Le Consentement de Vanessa Filho devient tout autant une adaptation de la littérature de Springora que de celle de Matzneff, en prenant le parti d’une représentation frontale et insoutenable de l’emprise, sans jamais oser s’aventurer dans les recoins qui fâchent. Où est l’amour qu’elle ressentait pour lui à ce moment-là, le moteur gênant dont il tira profit et qui permit toute cette horreur ?
Remède : L’été dernier de Catherine Breillat, qui lui, regorge d’amour et de sous-entendus. Parce qu’il n’existe pas une seule façon d’aimer, et que le couple bourgeois (interprété par Léa Drucker et Olivier Rabourdin) est capable de supporter beaucoup, tant qu’il peut maintenir la face. Un désir inattendu (celui d’une femme pour le fils de son mari), qui n’a aucun fondement rationnel (l’amour, contre qui les scénaristes ne peuvent rien). Le désir pour ce corps adolescent survient, et c’est comme s’il dépossédait Anne de sa rationalité. Dès lors, il ne s’agit plus d’explorer les causes de ce désir, mais ses conséquences : comment vivre après cet écart, et d’abord vis-à-vis de soi-même ? Anne est avant toute chose une femme bourgeoise qui a travaillé dur pour parvenir à cette position, et qui ne compte pas la perdre pour si peu. Elle usera de toutes les armes mises à sa disposition (la loi), et mentira à son mari. Il comprendra, et elle comprendra qu’il comprendra. Et ils se tairont tous deux, d’un accord tacite.
Cinéma de genre chic et choc
Le problème des films de genre (synonyme chic et creux de films d’horreur), c’est que, réussis, ils font peur, ils révulsent, ils dégoûtent. Dans ces conditions, comment être un grand succès populaire, comment faire des entrées ? Les mauvais cinéastes ont la solution ! Il suffit de saupoudrer le film de plusieurs ingrédients qui édulcorent tout à tous les coups : d’abord des jolies lumières, ensuite un scénario qui rend l’horreur compréhensible et accessible – le mieux étant une métaphore d’un sujet de société –, enfin, une ou deux scènes dégueulasses mais sur lesquelles on ne s’attardera pas : il ne faudrait pas choquer de trop, il ne faudrait surtout pas écoper d’un « interdit au moins de 16 ans ». Pourquoi ça ne va pas ? Parce qu’on aime les bousculades et le malaise.
Symptôme : X, de Ti West, cumule beaucoup de tares. Bien sûr les ingrédients plus hauts se retrouvent facilement, au premier rang desquels le rapport au corps. Je m’appelle Mia Goth, je suis jeune, je suis belle, je suis une star, et bien sûr, je provoque l’envie et la jalousie de femmes plus vieilles que moi. Moche et pleine de rides, la vieille dégoûtante s’en prend à elle-même car, comble du chic, Mia Goth joue également le rôle de la vieille, et le film agite le spectre méta de la déchéance des actrices. Un film de genre en hommage aux années 1970 et à la trame narrative auto-réflexive, peut-on imaginer meilleur produit d’appel pour s’attirer les faveurs du public ?
Remède : Court-métrage sorti en 2023, Venus, de Mickaël Dusa et Jolan Nihilo, soulève le cœur en quelques secondes, le retourne, le pétrit et l’écrabouille pendant 10 longues minutes, durée totale du film. Première chose qui frappe, le corps de l’actrice. Des corps comme le sien, a fortiori nue, le cinéma ne les montre pas. Faire le choix d’un corps hors-norme éloigne déjà le film des dangers du chic. Ne reste que le choc de voir quelque chose d’invisible comme on ne l’avait jamais vu, choc que le film travaille et accentue par des textures changeantes de fluides humains qu’on répugne : du sang, de la sueur, des croûtes, du vomi, de la merde. En 10 minutes, Venus fait plus que toute l’année 2023 de films de genre. Pourquoi ? Parce que le corps humain n’est pas chic.
Les pizzas à l’ananas
Quoi de plus énervant qu’un film de petit malin qui se pense au-dessus de la mêlée car il manipule non pas un fait de société, mais au moins deux ? Ces films sont des pizzas à l’ananas : ils mélangent en douce deux choses qui n’ont rien à voir et nous demandent en plus de les applaudir pour leur audace originale…
Symptôme : De Grandes espérances de Sylvain Desclous, qui mélange donc « l’univers de la politique », « les femmes » et « les pauvres ». Dur dur la vie de Madeleine (Rebecca Marder), elle qui vient de si bas et qui vise si haut, le grand oral de l’ENA… C’est sûr que c’est plus facile pour son copain Antoine (Benjamin Lavernhe) qui a une maison en Corse et dont la mère (Emmanuelle Bercot) est dans la politique !!! Programmatique, le film manipule deux paramètres discriminatoires qui servent à caractériser son personnage au sein d’un univers caricatural et simplifié, de sorte à ne surtout pas parler ni des femmes, ni des pauvres, ni de la politique, mais uniquement dérouler un scénario stupide et prévisible qui contentera le spectateur supposé idiot auquel pense s’adresser le scénariste, qui l’est tout autant (pour plus d’informations : lire l’entrée suivante du lexique).
Remède : L’Autre Laurens de Claude Schmitz, décrit par son auteur lui-même comme une « enquête sur le genre ». La pizza à l’ananas, une fois comprise, devient donc le point de départ du film : il ne s’agit plus de manipuler maladroitement différentes « thématiques » mais de chercher à comprendre comment elles deviennent des étiquettes : si la frontière entre le Mexique et les États-Unis est fertile en imaginaires, pourquoi pas la resituer entre la France et l’Espagne ? Ce n’est plus un cas d’espèce qui produit le fantasme, mais l’idée de frontière en elle-même. Dès lors, amusons-nous avec, faisons intervenir des bikers, et puis une scène de western près de Perpignan, et pourquoi pas même un hélicoptère !
Prendre le spectateur pour un idiot
L’art du scénario, à en croire les bouquins et les formations qui pullulent, s’apprend. Une recette à suivre ne fait pas de mal, surtout pour les moins inspirés des cinéastes. Alors on va à l’école, on écoute, on apprend, on applique. La première règle du scénario ? Expliquer. Expliquer tout tout le temps constamment, voilà la règle : le personnage A fait B parce que C, le lieu D permet de comprendre que E et donc la conséquence fatale c’est que F. Le spectateur est un gros idiot bête, tu sais, il faut qu’il comprenne… Inversion ironique du stigmate, car sans le cinéma, le scénario n’est rien, et non l’inverse ! Amputé de son meilleur atout, le scénario ne peut qu’être un tissu mal froissé d’idioties. Pensant comprendre quelque chose à la lecture, l’idiot, c’est d’abord le lecteur. Et si le spectateur doit comprendre quelque chose, c’est que quelque chose est à comprendre, donc que le scénario est idiot. L’œuf et la poule sont idiots, mais ceux qui dégustent l’œuf ou la poule, jamais.
Symptôme : Mais qu’a fait Super bourrés de Bastien Milheau pour être accueilli en aussi grandes pompes ? Au fond, tout le monde sait. Il se passe à la campagne, il parle d’alcool et filme des acteurs à la silhouette inhabituelle et rigolote. Qu’oublie tout le monde dans le chemin vers l’enthousiasme ? Le stabilotage intempestif du scénario. Un coup de dialogue pour faire comprendre que les deux personnages sont fâchés, un coup de dialogue pour faire comprendre que les deux personnages sont réconciliés, un coup de dialogue pour faire comprendre qu’ils sont bien bourrés, un coup de… Laissez-nous vivre !!
Remède : Trois histoires ayant pour objet l’homosexualité dans une campagne proche d’Orléans, voilà qui ne prend pas les spectateurs pour des idiots. Tout d’abord, le régime narratif des trois histoires obligent à un rapprochement thématique et esthétique plutôt que dramatique. En d’autres termes, pas grand chose à comprendre dans l’addition des trois récits si ce n’est une cartographie de la vie homosexuelle dans des lieux qui ne lui laisse que peu de place. Rien à expliquer, donc, dans Des garçons de province, de Gaël Lépingle, sinon qu’à la fin, on ne meurt plus d’amour.
Montre-moi ta bande annonce et je te dirai qui tu es
Ce petit objet façonné par l’équipe marketing n’est pas à prendre à la légère : il préfigure la plupart du temps l’exact programme que le film s’apprête à dérouler. Mais une bande annonce peut être intéressante, pour elle-même, de ce qu’elle dit (ou pas) du film, de son auteur, de son système de production.
Symptôme : Napoléon de Ridley Scott. Nul besoin de voir le film (qui sort dans un mois au moment d’écrire ces lignes) pour savoir ce que l’on y retrouvera, et pourquoi il nous décevra. Armés d’un dictionnaire des synonymes, les boutiquiers montrent comment le film cherchera à cerner la personnalité de Napoléon (car il est évidemment insaisissable et à peine fait du même bois que les humains), et comment celle-ci se dévoilera dans des scènes épiques de bataille. Mention spéciale à Vanessa Kirby maquillée en Joséphine et qui arrive comme un cheveu dans la soupe biographique, et dont on voit déjà son temps à l’écran haché par la version cinéma, que Scott a commencé à renier. Le film sera décevant, incomplet et parfois incohérent historiquement. Ces débats vous emmerdent déjà d’avance ? Vous les aurez vu résumés avant même leur apparition pour la première fois, dans les pages de Tsounami.
Remède : l’une des bandes annonces de Killers Of The Flower Moon de Martin Scorsese. Il faut bien la trouver, car Apple en a peut-être sorti une dizaine, entre le teaser, la première bande annonce, la bande annonce finale, celle à destination des cinémas… Mais dans celle disponible via l’hyperlien, tout n’est qu’une affaire de rythme. Intéressant, non ? Mais avez-vous vu le film en question ? Quelle idée splendide de faire une bande annonce purement scorsesienne (au rythme des percussions, on découvre des coups de feu, des explosions…) pour un film qui prend complètement à contrepied le cinéma de Scorsese. Car à l’arrivée, l’histoire est celle de capitalistes lents qui tirent une leçon des précédentes œuvres du réalisateur : empocher les gains trop rapidement est dangereux (Les Affranchis, Casino…), peut-être est-il plus intéressant de se marier aux actifs et hériter légalement de cet argent, au fil du temps… Aucune place pour le rythme annoncé par la bande annonce donc : un grand travail accompli à la fois par l’équipe marketing (qui ramènera du monde en salle en leur mentant délibérément), et à la gloire du cinéma !
De la pellicule
Après le retour du vinyle comme objet de tous les fantasmes, c’est à la bobine que les jeunes cinéastes font allégeance. Par nostalgie, par esthétique, par snobisme, par croyance mystique que le grain mouvant de l’argentique ajoute un supplément d’âme au film, les raisons sont multiples pour justifier un retour en arrière dont on peine parfois à comprendre l’intérêt. Le fétichisme de la pellicule dans les nouvelles générations laisse perplexe. La peur de voir ses images quelconques noyées dans le flot des autres en motive sans doute certains !
Symptôme : Au Reflet Médicis, une copie 35mm d’un documentaire américain a eu droit à quelques séances. Navigators, de Noah Teichner, se présente comme une confrontation entre des passages écrits de carnets de voyage et La Croisière du Navigator, une comédie burlesque de Buster Keaton. Pourquoi fallait-il tirer une copie 35mm plutôt que générer un DCP ? Si l’essentiel du film consiste à imprimer sur pellicule un texte déjà édité sur du papier et un film déjà imprimé sur pellicule, il est légitime de se demander quel serait le gain esthétique à présenter une juxtaposition des deux par le biais d’un support onéreux et dépassé… Un DCP aurait sans doute fait l’affaire. Tournez avec des téléphones ! C’est plus petit, moins chiant, parfois presque aussi joli, et bien plus subversif.
Remède : Du 16mm et un caméscope numérique lambda. Si Le Vourdalak échappe à la catégorie de la pellicule juste-pour-le-principe, c’est grâce à sa créature faite de bric et de broc. Du numérique aurait été trop précis, les capteurs 4K trop affûtés. Seule la douceur du 16mm permet de rendre réelle la fausseté de la marionnette. De l’autre côté du spectre, seule l’imprécision d’un petit capteur de caméscope rend réel les Voyages en Italie de Sophie Letourneur. D’abord bien sûr, la grande profondeur de champ attrape constamment les paysages, les boutiques et les touristes derrière le couple qu’elle forme avec Philippe Katerine, mais il y a aussi l’aspect en tant que tel de la caméra, cette petite boite qu’on tient au poing, qui permet de ne pas effrayer la faune humaine qu’ils traversent. Documentaire dans la fiction, le numérique laisse de la place à l’agitation du monde.
Décrire ou critiquer ?
Trop de cinéastes se sentent investis d’une mission sacerdotale, comme si la Terre ne pouvait plus tourner sereinement s’ils ne faisaient pas des « films politiques » révélateurs de l’injustice du monde. Critiquer le système en s’attaquant aux conséquences plutôt qu’aux causes, quelle drôle d’idée… Et si les causes sont en effet critiquables, les spectateurices n’ont pas besoin du cinéma pour vomir les dividendes qu’empochent les actionnaires de Total chaque année. En revanche, les montrer au quotidien ne pas suer pour engranger ces bénéfices, ça, le cinéma pourrait peut-être les filmer un peu plus…
Symptôme : Tori et Lokita de Jean-Pierre Dardenne et Luc Dardenne. Se sont-ils passé le mot pour sortir leur film une année sur deux avec Ken Loach ? Nul ne sait, mais le symptôme est identique : critiquer la societer, fétichiser le mal qui la ronge. On en ressort abasourdi, la conscience de gauche bien lavée de s’être auto-flagellée quelques heures devant la misère du monde. Mais en ressort-on plus grand, plus informé, plus sage, ou même – soyons fou – frappé d’une émotion esthétique ? Il faut se rendre à l’évidence : la forme de ces films parvient à une conclusion systématique et éculée, la faute à un scénario recyclé encore et encore.
Remède : Welfare de Frederick Wiseman. Le documentariste américain n’est pas prétentieux (contrairement à d’autres…), et préfère filmer simplement une chose, mais dans son exhaustivité. Comment fonctionne le bureau des aides sociales de New York ? se demandait-il en 1975. Sa réponse dure 2h47, et ne s’exprime que par le montage de quelques dizaines de plans séquences. Aucun commentaire en voix off ; la description plutôt que la critique, le réel à l’état brut et une confiance aveugle accordée au spectateur de voir dans les situations choisies ce qu’il y a d’intrinsèquement politique.
Une bonne actrice est une actrice qui sait se mettre en danger
La politique des auteurs, c’est admis depuis Truffaut. Celle des acteurs et des actrices est revendiquée par Luc Moullet depuis un certain temps déjà, mais ne fait toujours pas preuve de réflexe systématique pour le critique. Quitte à faire le journaliste et informer la communauté que X jouera dans le prochain film de Y, pourquoi ne réfléchit-on pas tout le temps à ce que ce rôle signifie dans sa carrière ? C’est pourtant souvent révélateur du talent des acteurices…
Symptôme : Leonardo DiCaprio. Essayez de vous rappeler : quelle est la dernière fois où cet acteur vous a surpris pour le choix d’un de ses rôles ? Réponse : jamais.
Remède : Léa Seydoux. Essayez de vous rappeler : quelle est la dernière fois où cette actrice vous a surpris pour le choix d’un de ses rôles ? Réponse : chaque année.
Être offensif contre les films inoffensifs
Il y en a marre des films qui demandent à ce qu’on les remercie de faire évoluer les imaginaires et les représentations (en ce sens, ils seraient offensifs), mais qui à l’arrivée, se trouvent être de gentils et doux agneaux. Le cinéma manque d’ennemis, de personnes envers qui l’on ressent véritablement haine et mépris, dans des films qui ne se cachent pas d’être offensifs envers eux.
Symptôme : Chien de la casse de Jean-Baptiste Durand aurait pu être offensif si les 20 dernières minutes ne s’étaient pas échinés à remettre le monde en ordre et les personnages à leur place. Aucun meurtre, c’est le chien qui prend. Les spectateurices pleurent mais aucun dommage durable n’est fait : si Mirales continue à se sentir seul, il adoptera un autre chien. Dog va à l’armée, Mirales devient cuistot comme le sous-entendait lourdement le film depuis le début. La rédemption est achevée, le film terminé, tout va bien dans le meilleur des mondes.
Remède : Le Gang des Bois du Temple de Rabah Ameur-Zaïmeche, film de braquage français terrifiant de réalisme. Des jeunes récupèrent un magot sur une autoroute française, la nuit. Arrêt du véhicule, déchargement puis rechargement. Sauf que ce butin appartient à un riche prince saoudien. À armes inégales, les ripostes le sont tout autant : les membres de ce petit gang, qui rêvent de dépenser cet argent pour nourrir les oiseaux toute la journée, se feront décimer méthodiquement, un à un, par les hommes du saoudien. L’exécution glace le sang. À quelques centaines de mètres des corps inertes et encore chauds, le prince danse en boîte de nuit, la musique le met dans un état de transe. Il danse sans gêne, son corps propage une aura de surpuissance, reflet de l’arsenal économique et militaire dont il dispose. En ce sens, il revêt le masque du capitalisme tardif, libéral et irrégulé. Le réel, c’est qu’il n’y a rien à faire contre de telles puissances. Le film terminé, tout va mal dans le pire des mondes (celui du film, le nôtre).
Les incritiquables
Les films de divertissement deviennent sournois. A force de grilles, de cases à cocher, de calibration en tout genre, les studios servent une mauvaise soupe dont ils prédisent la réception de mieux en mieux. Il faut minimiser les risques. Les studios savent ce qui va leur être reproché, donc ils calibrent au carré ! Désormais, un peu comme les pirates dans Astérix et Cléopâtre, les films de divertissement s’auto-critiquent et s’auto-sabotent avant même de laisser la critique faire son travail. C’est vraiment pas du jeu !
Symptôme : Barbie, de Greta Gerwig, est une tour imprenable. Attaquez-le sur son côté divertissant, quand même franchement faiblard, on vous rétorquera « c’est un film politik, tu n’as rien compris ! ». Tentez une incursion sur le terrain politique, par exemple en mentionnant la trame narrative des personnages masculins, franchement plus séduisante et drôle que celle des personnages féminins, on vous soutiendra mordicus « c’est juste un divertissement, faut pas aller chercher si loin ! ». Le film se paie même le luxe de faire remarquer, sous couvert d’humour méta, que Margot Robbie véhicule elle-même des standards au moins aussi inatteignables que Barbie ! No joke. A l’arrivée, rien ne peut être dit donc rien n’a été dit.
Remède ? Aucun ; il n’y a de bons films que critiquables.
L’argent n’est jamais le problème
Qui a dit qu’il fallait beaucoup pour faire un bon film ? L’argent d’un film se dépense ainsi : location de matériel, régie (déplacement+bouffe), salaires et cotisations sociales. Qu’à cela ne tienne : il suffit d’une petite caméra (seule idée louable de The Creator), ne pas se déplacer trop loin, ne pas avoir 15 000 personnes qui travaillent sur le film. L’ambition n’exclut pas l’intelligence et l’économie de moyen, la réussite esthétique est moins proche de la surenchère que de la radicalité.
Symptôme : Comme son nom l’indique déjà, Dune: partie 2, de Denis Villeneuve, Dune: la surenchère. Toujours plus de sable, toujours plus d’amour, toujours plus de méchants, toujours plus de hurlements dans la BO de Hans Zimmer. Le programme est chargé ! Entre les rebondissements que nous promet une intrigue faite de géopolitique familiale et de trahison, et les scènes d’action épique où Timothée Chalamet court à fond la caisse pour sauter plus haut et plus loin que Tom Cruise, le spectacle semble assuré. Mais 122 millions d’euros ne sauveront pas Dune 2 de la simple excroissance de SF vue et revue (des vaisseaux, une planète exotique, des armes lumineuses et des pouvoirs, etc). Tout de même, quelques micro-nuances sont à prévoir : ça va rider des vers de terre plutôt que des voitures ou des dragons !
Remède : Vous n’avez jamais vu la planète Mars. Voilà le postulat simple de On dirait la planète Mars, de Stéphane Lafleur. Il suffit de mettre 5 acteurs sous cloche en plein milieu d’un désert ocre, de leur faire porter une tenue d’astronaute et de leur dire qu’ils sont sur Mars pour que la Terre se transforme en Mars. Le sable de Dune est fake parce qu’il éclipse toute matérialité dans sa profondeur de champ inexistante. Les montagnes martiennes de On dirait… sont réelles parce qu’elles existent par-delà les plans larges, par-delà ce que discernent les yeux des acteurs, au loin dans le hors-champ. L’infini n’est pas dans les images, l’infini se trouve dans les situations : c’est parce qu’on dit à ses acteurs de croire à ce qu’ils jouent que les spectateurs croient à ce qu’ils voient. Tout l’argent du monde ne saurait acheter la simplicité de l’illusion.
L’argent est toujours le problème : Michel Hazanivicius s’est probablement dit que faire avec 4 millions d’euros le remake d’un film fauché bricolé avec 25 000 était une bonne idée. La réponse est bien sûr : non, à part si le but était de détourner l’argent du CNC. Avec autant à disposition, l’esthétique même du film ne tient plus. Un beau geste ? Le faire lui aussi pour 25 000. Défi lancé !
Les films premier-de-la-classe-qui-suivent-scrupuleusement-le-plan
20/20, bravo monsieur madame cinéaste, votre film est parfait, tout est très bien souligné, colorié, justifié. Pas de fautes d’orthographe, pas de rature ni de pâté de blanco, la copie est bien rédigée, la leçon comprise, il n’y a aucune zone d’ombre. La beauté du mystère ? Non, il y aurait trop de risques de tomber dans l’abstraction. Se laisser porter par des pulsions le jour J ? Ce serait mettre en danger le plan de travail. Et puis imaginer un plan qui irait au-delà du plan initial… dans ce cas pourquoi diable faire un découpage technique ? Malheureusement, les films où rien ne dépasse sont plus courants qu’il n’y paraît.
Symptôme : A quel moment Steven Spielberg est-il devenu premier de la classe dans la matière Cinéma ? A en croire The Fabelmans, dès la naissance. C’était dans son ADN, et ce n’est pas le début de carrière de sa fille qui nous prouvera le contraire. Le film met les ronds dans les ronds et les carrés dans les carrés. Chaque séquence renvoie à un film qu’il fera plus tard et son désir de cinéma trouvera toujours une explication en chemin. Steven est fasciné par le cinéma parce que l’image originelle du train, Steven a des choses à dire parce que le trauma originel du divorce, Steven fait des mouvements de caméra amples et somptueux parce que sa mère est gracieuse et danse sous les feux des phares de la voiture… The Fabelmans est un film à la binarité et au simplisme assommants. Il suffit de citer le panoramique latéral d’introduction : à gauche, le père explique le cinéma d’un point de vue technique et scientifique puis, mouvement vers la droite, la mère explique le cinéma d’un point de vue artistique et émotionnel. Vous avez compris ? Steven suggère ici que le cinéma possède deux pôles et que ses parents en incarnent chacun un. Vous avez compris ? Je peux réexpliquer si vous n’êtes pas sûrs d’avoir compris pourquoi le panoramique latéral de droite à gauche. Mais Steven, pas besoin d’être premier de la classe, tu n’es plus censé être un élève, amuse-toi un peu non…
Remède : Aucun plan dans Le Vrai du faux, de Armel Hostiou, puisque le film se fait au fur et à mesure qu’avance l’histoire. Armel part pour Kinshasa à la recherche du propriétaire d’un profil Facebook qui usurpe son identité. Tirant quelques maigres ficelles, le vrai Armel remonte jusqu’au faux Armel. L’enquête est drôle et excitante. Est-ce un simple documentaire ? Armel orchestre des situations pour rendre compte de chacune de ses avancées, par exemple dans la scène où les trois filles écrivent un message pour « piéger » le malfaiteur. Au fur et à mesure, sa présence se fait de plus en plus sentir, jusqu’à prendre contrôle du film pendant les dernières minutes. Le faux Armel se moque du vrai Armel en off et tourne des images de son village, de sa campagne… Quoi de plus beau qu’un cinéaste qui renonce au pouvoir qu’il exerce sur son propre film ? Ne jamais suivre de plan.

