Journal intime, Nanni Moretti, 1993 | Tsounami 12 : Journal Intime
S’il y a bien une page du Journal Intime (Caro Diario) de Moretti à ne pas manquer, c’est bien celle qui prend la forme d’une partition, une partition de bord de mer où une Vespa bleu nuit fusionne avec l’asphalte. Quelque chose de l’ordre de la poésie lorsque terre, mer et musique, l’ouverture du Köln Concert de Keith Jarret, s’unissent. Je dois bien avouer qu’il s’agissait là d’une première rencontre avec Nanni Moretti. Un face-à-face, la possibilité de capturer ses quelques bribes de vie, ici et là : une balade en Vespa dans les rues de Rome, une escapade sur les îles éoliennes, suivre ses soucis de santé. Bref, l’observer, l’entendre, suivre la fluide pensée de son journal, espace pour soi-même ouvert cette fois-ci aux autres, à nous.
Traiter le sujet du journal intime, c’est presque prendre le risque de faire peser aux spectateurs une vie, une histoire dont il pourrait se passer. Par manque d’intérêt, de connivence. Car observer Nanni sur son scooter, errant parfois là-bas, tantôt ailleurs, et être projeté avec lui chez le médecin a de quoi dérouter. Le film, aussi décousu qu’un journal intime puisse l’être, déploie des pensées qui s’empilent et se dérobent. Mais Moretti s’efforce de les arranger, de les structurer, et propose une narration en trois chapitres (Rome, les îles et le médecin). Le premier, et nous l’adorons, se veut contemplatif, fouillis, telle une virée pêle-mêle dans laquelle la Vespa file comme la plume qui libère son jus noir sur les premières pages d’un journal. Nous sommes là, gisant dans notre fauteuil, à suivre Nanni où le vent l’emporte. Nous ne savons pas trop ce que nous faisons à l’observer ainsi. Lui non plus. C’est pourtant ce qui nous intéresse : ne pas savoir où cette brise légère et douce peut nous emmener. Contempler, supprimer ces satanées bouées scénaristiques, expérimenter le film, pour de vrai.
Caro Diario, c’est aussi une aventure musicale. La scène de l’ouverture du Köln Concert au moment où Nanni passe près de la mer est géniale de méditation et d’élégance. C’est beau. C’est vaste. C’est presque immense de solitude, de calme et de tranquillité. Une tranquillité qui malheureusement s’évaporera au fil des minutes, notamment lorsque Nanni nous parlera de ses problèmes de santé, et filmera ses incessants va-et-vient chez le médecin. Car oui, Journal Intime poursuivait pendant près de trente minutes une trame flatteuse : une orgie contemplative sur des fonds musicaux qui nous emportaient au-dessus de ces façades de maisons multicolores, au-dessus de l’azur méditerranéen, le tout bercé par la voix de Moretti. On en viendrait presque à regretter que son idée de film autour de ces façades ne naisse pas sous nos yeux, pendant les heures restantes.
C’est que voilà, le journal intime, ces lignes où l’homme se projette, s’affine, se précise par la mine de son crayon, est un palais de maux où l’on sonde son propre mystère. Le problème de ce Journal Intime le voici : bien trop peu relève du secret autour de l’auteur, comme ont pu par exemple susciter Laura Palmer et son journal. Peut-être aurait-il fallu qu’il investisse le champ de sa propre écriture, comme a pu le faire un Paolo Sorrentino dans La Main de Dieu : une part de Moretti, fût-elle infime, sur sa volonté de lancer son destin cinématographique. Peut-être s’en fiche-t-il. Peut-être que ce qui compte vraiment pour lui est la flânerie. D’ailleurs il nous le rappelle bien lorsqu’on le voit esquisser ses premiers pas de danse dans un café au rythme des hits disco des eighties. Nanni libéré, et le cinéma avec.
Journal intime, objet littéraire, ici devenu filmique, objet d’ambivalence. Accéder à l’Autre et à soi-même. Un carnet de route sur lequel les sentiments et les souvenirs seront gravés, que ce soit sur la feuille ou la pellicule. Voici que relire ces lignes, revoir ses images, est une façon de se comprendre, de nous remémorer une autre fois, passé devenu présent. Pourtant, nous n’avons pas su exactement ce qu’a voulu faire ici Nanni Moretti. Au-delà d’une première partie douce et élégante, le film manque clairement de nous emballer, l’épisode médical (fort pauvre et ennuyant) contraste fortement avec les voyages sur les îles et les balades en scooter. Nous aurions voulu que le film se présente sous la forme d’enchaînement de scènes loufoques, presque une balade en voix-off… surtout que l’atmosphère de la ville fantomatique de l’été, sous l’emprise de son dôme de chaleur, libère les espaces, les consciences :
« Même dans une société plus décente que celle-ci, je me retrouverai toujours avec une minorité de personnes. Mais pas dans le sens de ces films où un homme et une femme se détestent, se déchirent sur une île déserte parce que le réalisateur ne croit pas en l’homme. Je crois en l’homme, mais je ne crois pas en la majorité des gens. »
En deux roues dans la Ville Éternelle, dépourvue de son tohu-bohu habituel, Moretti se confie au début du film à Giulio Base, certainement à lui-même aussi. Son journal intime devient alors espace de réflexion sur la place de l’homme en société, telle une extension d’une pensée tocquevillienne. Moretti, ici fervent défenseur du concept de « tyrannie de la majorité », poursuit (du moins calque) la réflexion de De la Démocratie en Amérique et soutient les minorités, véritables contrepoids dans la préservation de la diversité et de l’individu. Si l’on projette sur le cinéma, à nous de croire en un cinéma divers, étrange, fantastique, hors du commun, avec peu de moyen, mal fait, indépendant…sortant des griffes d’une uniformisation déjà programmée.

