Édito | Tsounami 13 : Catastrophe
Pas de texte sans idée. Une variation : si ce que tu as à dire est moins intéressant que le bruit du silence, alors tais-toi. Plus généralement, abstiens-toi d’agir si cela n’en vaut pas la peine. Comment savoir ? Si cela venait de la main d’un autre que toi, t’en serais-tu enquis ? Que l’écologie soit totale, et s’empare de toutes les pollutions, y compris dans la sphère médiatique, y compris dans l’industrie du cinéma. Combien voit-on d’articles et de films passer, chaque jour, et qui ne font avancer aucune ligne sur aucun front ? Très peu de choses comptent au final, et c’est de ces rares-là qu’il faut se préoccuper, celles-là qu’il faut produire soi-même, pour soi et les autres.
En découvrant Le Genou d’Ahed de Nadav Lapid, je m’étonne à reprendre un dialogue que je croyais avoir terminé avec le cinéma. La destruction pure et simple d’une position de surplomb de certaines œuvres sur d’autres. L’israélien a construit une filmographie impressionnante, dont le moteur premier est la colère (envers un État, envers une complaisance internationale), qui s’est toujours illustrée dans ses films par une caméra survoltée et incapable de rester sur place, dévoreuse indignée du réel qu’elle captait. Je vois cette caméra qui n’hésite pas une seconde à cadrer la terre, le ciel, la terre, son personnage principal en train de pisser et former un cercle avec la trace de sa projection, se retourner. En bref, oser. Ça c’est de l’Art me dis-je, « Ça, ça restera, ça mérite que tu vives, quoi » (Alain Damasio, Bora Vocal, ça aussi, ça restera), et j’imagine très bien les spectateur·rices découvrant À bout de souffle en 1960 se faire la même réflexion. Une réflexion, qui se dit aussi que l’Art tel qu’on se le représentait, n’a jamais ressemblé à ce que l’on vient de découvrir à l’instant. Et c’est pour cela qu’il faut détruire les idoles et ne respecter ni les dieux ni les maîtres : veut-on pour notre art préféré des chefs-d’œuvres monumentaux bâtis dans le marbre ? Qui n’ouvrent aucun dialogue ? Qui font peur aux néophytes ? Pour lutter contre toutes les déifications, il faut abolir les majuscules. art ! art ! art ! art ! art !
art et artiste, même combat : qu’ils tombent de leur piédestal et viennent un peu palper le bitume des mortels – depuis plusieurs semaines maintenant, une vague de libération de la parole fracture le cinéma français, apportant avec lui son lot de commentaires (du bruit) et de gloses (du bruit), de la part de tous les camps et dans toutes les directions – faisons preuve d’un peu d’humilité devant ces personnes au courage que l’on ne saurait quantifier, écoutons simplement et seulement ce qu’elles ont à nous dire et qu’on a refusé d’écouter durant tant d’années – c’est la moindre des choses – faire un peu vaciller nos vieilles certitudes : la politique des auteurs, l’homme et l’artiste, aimer un film immoral, aimer un film illégal, se poser la question de revoir ou non les oiseaux après avoir lu trois femmes disparaissent d’hélène frappat, ne plus aller voir les films réalisés par un violeur, gérard depardieu monstre oui sacré non… la réponse que chacun donnera individuellement importe moins que les questions elles-mêmes ; ce sont elles qui créent la richesse et font avancer les lignes
nous avons la chance inouïe de vivre un instant révolutionnaire dans lequel tout est remis en question et alors, tout est possible ; et nous qui ne rêvons que de ça à l’échelle étatique, devrions refuser de nous confronter à ces interrogations pour notre petit confort personnel ? mais d’où peut bien venir ce dogme auquel, je ne me leurre pas, je suis moi-même assujetti ? a-t-on déjà vécu, dans l’histoire du cinéma, période à la fois plus inclusive et stimulante, sur les plans humains et cinématographiques à la fois ? de nouveaux regards sont posés sur les œuvres (il n’a jamais été question de créer un « autre » regard, il y a simplement des cinéastes qui révèlent la complexité du réel et d’autres qui le trafiquent, l’assèchent ou le fétichisent), et jamais il n’a été aussi passionnant de revoir les films sur lesquels nous nous sommes construits collectivement – revoir les oiseaux aujourd’hui, c’est revoir à la fois le chef-d’œuvre et la métaphore de l’emprise puis de l’arrachement que le cinéaste fit subir à « son » actrice – jamais nous n’avons eu autant d’œuvres pour réfléchir le pouvoir (l’été dernier, l’homme d’argile, les prières de delphine…), de contre-modèles efficaces pour concevoir une éthique de son exercice (el pampero cine), et de personnes avec qui en débattre (critiques, cinéastes, proches de la revue) – la véritable catastrophe, ce serait de rester seul dans son coin, assis sur ses positions, et de ne pas prendre part au monde meilleur que nous construirons ensemble, et puis que nous imposerons ensemble – puissent ce texte et ce numéro contenir une ou des idées qui feront avancer les lignes de vos fronts, ou que cet édito et ce numéro soient brûlés sans aucune pitié envers leurs auteurs

