De nouvelles manières de contourner la catastrophe | Tsounami 13 : Catastrophe
Difficile d’évaluer le nombre de films qui pourraient, aujourd’hui, s’inscrire dans la définition du nouveau récit, difficile aussi d’estimer la valeur commerciale de ces films au sein de l’industrie cinématographique puisque plutôt que de s’inscrire ou de proposer un genre à part entière, les « nouveaux imaginaires » ont l’ambition de s’immiscer dans chaque genre possible[1]. Mais leur lente apparition depuis une vingtaine d’années montre en quoi la société est progressivement prête à les concevoir, les mettre en scène, les recevoir et les critiquer. Définis par l’ADEME[2], ils doivent « pouvoir montrer qu’il est possible de vivre et de s’épanouir autrement qu’à travers le consumérisme, qu’il existe d’autres manières d’être heureux, de les rendre désirables et porteuses de sens[3] ». Valérie Zoydo, réalisatrice et cofondatrice du collectif de scénaristes Atmosphères précise que le nouveau récit « décrypterait les enjeux majeurs de l’époque tout en épousant les codes du storytelling ». Elle ajoute : « Il porterait un regard sur le monde actuel et à venir, à mi-chemin entre fiction et réel. Un bon récit part de faits lucides qui le rendent crédible […] pour ensuite ouvrir le champ de possibles, inviter au rêve […][4]. » L’émergence de ces récits, conditionnée à un contexte bien précis correspondant à la fin du XXe jusqu’à nos jours[5], s’inscrit donc dans une volonté de montrer et de représenter autrement, en espérant un impact durable auprès des spectateur·rices et plus largement au sein de la société. Je ne m’attarderai pas sur l’influence que peuvent en effet exercer ces films sur les spectateurs·rices ; il est de toute façon indéniable que le cinéma, qui « met en évidence une façon de regarder », est aussi l’espace « où l’idéologie prend forme » et, que bien que l’on puisse y déceler des traces d’une certaine réalité, la part d’imaginaire, comme « retraduction » de l’univers social n’est plus à démontrer[6]. Aujourd’hui, la mise en scène et la représentation de changements désirables et de modèles à contre-courant semblent, de toute façon, séduire de plus en plus.
Catégorisation et conception : le cas du festival Atmosphères
Ainsi la nécessité de mettre en images et en sons de nouvelles manières d’aborder le monde qui nous entoure semble-t-elle prendre la forme d’une réponse à l’urgence et aux angoisses d’une actualité de plus en plus connues de toutes et tous, notamment à travers la publication régulière des rapports du GIEC depuis 1990[7]. Le site de l’ADEME atteste de ce besoin en indiquant précisément le rôle du nouveau récit qui « doit permettre de réenchanter le monde vécu, de susciter de l’émerveillement et de donner envie d’agir pour relever ces défis ». L’organisation de ces trames narratives se développe alors au sein de différentes structures, de divers concours, de festivals, d’associations, de journées d’initiation, d’ateliers d’écritures qui mettent au centre de leurs préoccupations la connaissance réelle de la société et d’en connaître les alternatives possibles afin d’améliorer et de préserver la planète, sa faune, sa flore et l’humanité.
On peut alors s’interroger sur les formes privilégiées de ces récits et en détecter les lignes fondatrices en examinant la programmation du festival Atmosphères sur un peu plus d’une décennie. Créée en 2011 en région parisienne, cette manifestation culturelle se voue « aux enjeux et solutions du développement durable dans une approche transversale et pluridisciplinaire (arts, sciences, expériences)[8] ». Depuis sa création, une sélection de films est présentée gratuitement aux spectateurs·rices dans le cadre de l’événement, dont la durée est d’une semaine environ. Les projections sont ponctuées de débats et de conférences mais aussi de concerts ou de représentations théâtrales. En parcourant les programmes du festival, on remarque une ligne éditoriale plutôt stable sur la durée qui insiste sur le souhait d’explorer le monde qui nous entoure, sa faune et sa flore, mais aussi la société, d’en comprendre ses rouages, de dénoncer le consumérisme et de saluer les initiatives individuelles et collectives pour un avenir meilleur. Si les termes évoluent avec le temps, passant d’un « monde durable » en 2015, puis d’un « futur souhaitable » en 2016 à « un monde durable, plus juste, en harmonie avec la nature » en 2023, l’idée reste donc la même : prôner le collectif et des valeurs telles que la solidarité, l’égalité, la justice, l’écologie ainsi que l’espoir[9]. Alors que le festival ne prétend pas proposer à son public des films correspondant précisément à l’étiquette « nouveaux récits », on peut donc supposer que la volonté des organisateurs·rices, des marraines et parrains tend tout de même vers cela. S’appuyant sur une dizaine de films par an, originaires de productions et de réalisateur·rices de nationalités diverses, le festival tente en fait d’illustrer l’ensemble de ses idées fondatrices. Cette représentation par le cinéma prend différentes formes et genres au fil des années, témoignant plus largement des évolutions quant aux manières de concevoir ce type de récits, de solliciter les publics sur les enjeux du présent et de leurs impacts sur l’avenir. On note, par exemple, un nombre plus important de documentaires au début des premières éditions alors que la place accordée aux fictions croît progressivement depuis 2016 pour finalement dépasser celle des documentaires à partir de 2020. Le nouveau récit, qui semble davantage s’inscrire dans la fiction que dans le documentaire, ne sollicitant ainsi pas les mêmes ressorts narratifs et n’éprouvant pas le même marché cinématographique, prend donc de l’ampleur.

Graphique 1 : Parts des films de fiction et documentaire dans les programmes du festival Atmosphères entre 2011 et 2023.
De fait, s’il est juste de penser que la fiction sert au mieux la création d’imaginaires, il est tout aussi juste de voir en quoi elle est aussi celle qui attire davantage de financements, de producteurs, de distributeurs, etc. et de publics. Le nouveau récit de fiction donne pourtant l’impression de vouloir, plus que toute autre histoire, s’ancrer dans le réel composé de multiples éléments porteurs, à eux seuls, de trames narratives à exploiter. Comme l’explique Valérie Zoydo après avoir donné l’exemple de la Silicon Valley et du transhumanisme ou encore l’existence de la collapsologie comme « éléments » du réel :
Entre dystopie et utopie, ce nouveau récit est appelé à intégrer tous ces éléments dans la psychologie des personnages, dans les décors et les enjeux narratifs. Ainsi, nous pourrions visualiser le monde post-carbone, et en s’inspirant des personnages, redevenir des êtres naturels : les citoyens d’une société compatible avec le vivant.
Le schéma et l’objectif sont clairs. Le récit, au croisement de la dystopie et de l’utopie, doit « intégrer », « inspirer » et s’affranchir de toute simplesse. Il suggère plus qu’il n’impose, il ouvre les voies de réflexions nouvelles au détour de personnages, de leurs attitudes et de leurs environnements. Il suffit d’ailleurs de compulser la dernière édition du festival Atmosphères pour voir qu’apparaissent, aux côtés de films louant l’amour de la nature (La Fleur de Buriti, 2023) ou s’interrogeant sur les possibilités de l’IA (The Pod generation, 2023), des long-métrages de fiction qui abordent le nouveau récit de manière plus subtile. C’est le cas, par exemple, de Perfect Days (2023) écrit et réalisé par Wim Wenders. Ce film conte l’histoire d’un agent d’entretien de Tokyo qui consacre son temps, en dehors de celui du travail, à la lecture, la musique et à la photographie d’une végétation qui naît, dans les parcs, au cœur de la ville. La routine du quinquagénaire est sublimée par le réalisateur qui met en valeur l’écoulement du temps, des saisons mais aussi l’entraide, la rencontre, etc.
Des récits en marge préférant s’immiscer plutôt que s’imposer
De ce fait, au-delà des valeurs et thématiques classiques que l’on est en droit d’attendre du nouveau récit, un certain nombre d’éléments, de signes et de « points de fixations[10] » peuvent désormais être affiliés à leur vaste univers. Des films nous plongent ainsi dans des milieux qui sont eux-mêmes inspirants, suscitant le rêve sans pour autant gommer des réalités complexes. Le nouveau récit prend ainsi des formes multiples allant du simple protagoniste qui ne se déplace quasiment qu’en vélo dans une comédie française (Viens je t’emmène, Alain Guiraudie, 2020), au personnage en reconversion professionnelle pour devenir botaniste dans le court-métrage de Pierre Menahem (Le Feu au lac, 2022)[11]. Les exemples ne manquent pas et sans être au cœur des enjeux scénaristiques, ces éléments se dissimulent ci et là, accompagnant la sensibilisation des spectateurs.
On pense également aux films à succès tel que Le Règne Animal (2023), récompensé 5 fois lors des César 2023, qui mêle l’anticipation au fantastique. Mais aussi à Avatar (2009, 2022) qui, tout en magnifiant la nature, révèle des conflits que l’on peut facilement associer à notre monde. Les films d’animations se prêtent d’ailleurs très bien à ce genre de subtilité : d’une autre manière, les films produits par le Studio Ghibli et notamment ceux du réalisateur Hayao Miyazaki, mettent en scène les rapports entre l’humain et la nature, dénoncent la pollution et plus largement l’économie capitaliste[12]. Ces films, largement diffusés et récompensés, montrent la place croissante d’une forme de nouveaux récits aux côtés de films dit catastrophistes ou apocalyptiques qui restent un gage de succès imparable auprès des publics et le pain bénit des acteurs de l’industrie cinématographique[13]. En somme, malgré quelques exploits, les représentations d’un monde soutenable et désirable se nichent encore trop souvent dans des petits formats ou des initiatives notables mais dont la diffusion, bien que grandissante, semble encore limitée.
Quid de la production actuelle ? L’exemple de la collection « On s’adapte »
Parmi elles, la collection « On s’adapte » produite par Canal+ propose en accès libre 9 court-métrages, tous réalisés en 2021. Dans le documentaire associé aux films, l’objectif est clairement énoncé : proposer un « futur possible » en créant « les imaginaires d’une transition écologique et sociale[14] ». Cette création associe scientifiques et scénaristes qui deviennent les créateurs d’histoires dans la droite lignée de la définition du nouveau récit proposée par l’ADEME. Ce projet, qui se veut novateur et écoresponsable, est porté par la productrice Pascale Faure connue pour s’être investie dans la programmation de formats courts chez Canal+. Cette collection a pour ambition d’être à l’origine d’un nouveau regard porté vers un futur désirable dans lequel l’être humain est acteur de son avenir et où l’acceptation de l’effondrement n’est pas à l’ordre du jour. La diversité des intrigues et des genres laisse en effet entrevoir cette volonté et dévoile les nombreuses possibilités du nouveau récit.
L’ellipse paraît être fondamentale dans ces récits. Elle laisse imaginer le pire, soit un bouleversement terrible, autrement dit, LA catastrophe qui, bien que passée, reste fascinante. Non visible, elle devient le hors champ du film ; que ce soit dans Sauvage (Nicolas Devienne) ou Eden (Olivier Perrier), dans lesquels la présence des nouvelles technologies sert de décors abracadabrants dont on se serait d’ailleurs bien passé, l’écart entre notre présent et la temporalité de l’intrigue font davantage penser au caractère tranché et racoleur dont souhaite justement se détacher le nouveau récit. Même si l’espoir, le désir d’une société plus juste sont autant de valeurs incarnées dans ses films à travers leurs héros et que les thématiques rattachées à l’amour de la faune et la flore sont de quelques manières rendues visibles, il n’en reste pas moins que ces court-métrages laissent entrevoir l’idée selon laquelle le cataclysme, inévitable, a déjà eu lieu. Ceci étant dit, l’on peut arguer qu’en réalité, nous ne sommes pas si éloignés de ce que ces intrigues dénoncent à savoir, la pollution plastique, les inégalités sociales et d’accès à l’alimentation, et que des signes et événements catastrophiques ne cessent de se multiplier (inondations, feux, etc.). Mais justement, ces films ne disent presque rien des ces nombreux événements multiformes de sorte que l’on ne peut que regretter la manière dont ces trames narratives sont présentées et amenées. En effet, l’usage de l’ellipse justifierait ici un avant/après brutal, un cataclysme invisibilisé, impensable donc terrible qui devait de toute façon advenir. Or, peut-on penser le récit d’avenir autrement ? Soit en imaginant l’avant catastrophe, on pense ici à la série L’Effondrement (2019), soit en concevant un univers sans bouleversement brutal. Dans ce cas de figure, Kenavo (2021) de Maël Caradec semble plus réaliste. Le cinéaste nous plonge dans le temps de la « transition » qui semble s’éterniser pour Luna, la mère d’Erwan, persuadée que cela ne va pas durer. Ce dernier décide de rejoindre une zone libre, sans restriction mais sans nouvelle et ancienne technologie (internet, portable, etc.). Cette fois-ci c’est cette zone qui n’est pas montrée, laissant le spectateur imaginer ce à quoi elle pourrait ressembler. Pas de catastrophe dans ce court-métrage donc, qui donne simplement envie de voir Erwan atteindre son but.
À noter que dans la plupart de ces films, la jeunesse est mise en avant. Incarnée par des personnages bien plus conscients et sensibilisés que les générations antérieures, elle porte plus que toutes autres les valeurs du nouveau récit. Chacune de ces intrigues prend place dans un avenir qui nous séparent d’elles d’une quinzaine d’années en moyenne et dans lequel le gouvernement met en place des restrictions favorisant l’éclosion de zones libres mais illégales ou protégées. Enfin, l’alimentation reste la thématique que l’on croise plus ou moins dans chaque film. Si l’humour est bien présent, notamment dans Palissade (Chopin Pierrick) et que l’amour dans Mauvaises graines (Nadège Herrygers) suscite une forme d’espoir, l’on se demande toutefois où est l’émerveillement et le rêve évoqués par Valérie Zoydo dans sa définition du nouveau récit. Véritable rapport au monde, l’émerveillement est à l’origine de tout apprentissage, de découverte et de désir. Or, n’est-ce pas là le socle fondamental et essentiel du nouveau récit qui cherche justement à modifier notre regard sur ce qui nous entoure. Il semblerait que seul Z.A.R. (Zone à réparer) relève pleinement ce défi. Bien que répondant lui aussi au principe de l’ellipse, le court-métrage de Léo Blandino expose « dans un futur proche » une zone protégée du Cap d’Agde qui a pour but de régénérer la biodiversité. Pas de technologies fantasmées ici, mais des moyens sommaires et réalistes. On découvre avec deux militaires envoyés là-bas et émerveillés par la simple vision de la mer, la renaissance d’un monde précieux, l’enthousiasme des chercheurs qui travaillent sur place, le désamorçage enfin, des frontières étatiques.

