Au bout du conte

Le conte de la Princesse Kaguya, Isao Takahata, 2013 | Tsounami 18 : XXIe siècle

Il y a un air crépusculaire au Conte de la Princesse Kaguya. Le temps l’a confirmé : dernier film d’Isao Takahata sorti cinq ans avant son décès, et quatorze ans après son avant-dernier, Mes Voisins les Yamada (1999). La révérence du studio Ghibli, fondé par Isao Takahata et Hayao Miyazaki, semblait annoncée pour les deux piliers de l’animation japonaise. Et pourtant, ce ne sera le cas que pour l’un d’entre eux. Si les premiers films sont souvent ceux qui donnent le ton dans la carrière d’un·e réalisateur·rice tant il ou elle peut être empressé·e de poser un univers, de partager un discours sur le monde, on peut voir les derniers films comme un testament, une épitaphe ayant pour ambition de rassembler tout ce qui a marché.

Adapté d’un des plus vieux mythes du Japon, Taketori monogatari (Le Conte du Coupeur de Bambous), nous avons déjà connu pléthore de récits l’adaptant (si ce n’est même qu’en partie), et cela encore plus sur son territoire natal, le Japon. Il était une fois une être venue d’on-ne-sait-où, Kaguya-hime, convoitée pour sa beauté, et qui finira par apprendre de l’humanité, malgré ses faiblesses et ses pires éléments, avant de repartir chez elle, sur la Lune, ne laissant derrière elle que les larmes de celles et ceux qui ont pu l’accueillir. Un point de départ classique, repris à la lettre par le studio Ghibli.

La durée du Conte de la Princesse Kaguya a de quoi étonner. Il est rare de voir un film d’animation dépasser les deux heures, la tradition européenne ou américaine voulant plutôt qu’ils durent dans les une heure et demie, voire parfois une heure quinze ou dix, juste assez pour être considéré comme un long-métrage. Même au sein des studios Ghibli, c’est encore à ce jour le plus long métrage, surpassant de quelques minutes Princesse Mononoké (Hayao Miyazaki, 1997). Pour un studio nécessitant des années de travail pour chaque film et souvent en difficultées financières, peut-être était-ce pour eux la dernière chance.

Paradoxalement, ce qui marque le film, c’est cette immersion dans un récit précipité vers sa suite : le bébé apparaît dès le troisième plan. Pas le temps d’installer les deux personnages de coupeurs de bambous, pourtant parents adoptifs de cet être venu d’ailleurs. À peine cligne-t-on des yeux que ce bambin se met déjà à marcher, et quelques minutes plus tard, à parler. Il grandit parfois en un cut, pris dans des ellipses, ou en hors-champ, parfois caché dans le plan comme dans les mains de sa mère adoptive. Tout va vite. Même les Dieux donnent des outils scénaristiques, deux ex machina, ou plutôt deus ex bambusa, avec ces bambous cachant un trésor, des vêtements, de l’or, pour que les protagonistes puissent aller plus vite dans leur quête. Mais alors que tout se presse et s’impatiente, le film prend le temps d’installer une mélancolie dans le cœur du personnage, qui pleure face à la vie ou la pleine Lune.

Qu’est-ce qui intéresse la Princesse ? Ce n’est pas la perfection, ni la maîtrise, mais d’abord la nature, le laisser-faire, l’instinct. Mais une Princesse n’a pas le droit de crier, de pleurer, de suer, d’être humaine. Son individualité n’existe pas. Lors d’une cérémonie consacrée à la Princesse, celle-ci s’échappe. Les traits deviennent alors plus brutaux, les animateur·rices poussant dans leurs retranchements chaque décor ou personnage. Ce n’est pas le même mariage que celui de Melancholia (Lars Von Trier, 2011), mais il y a bien les cadeaux, les invités, la foule : désormais, la Princesse est devenue Princesse et n’est plus maîtresse de son destin. Plus de retour en arrière possible, comme elle tente de faire en rentrant dans son village natal. Rien ne sera plus comme avant. C’est juste après qu’elle commence à ménager ses mots, elle qui s’empressait tant à déblatérer dès le début du conte. Désormais, les autres parleront à sa place. La Princesse Kaguya ne sera plus qu’un canevas sur lequel d’autres, ses prétendants ou ses parents, peindront ce qu’ils souhaitent y voir, déçus quand elle ne correspondra pas à leurs rêveries.

La Princesse doit apprendre à s’affranchir de ses maîtres, de ceux qui l’ont fait Princesse. Ses parents d’abord, puis sa préceptrice, ses amis d’enfance, puis pour finir, le monde entier. Jamais un film des studios Ghibli n’avait annoncé la mort de son personnage principal aussi tôt, près d’une heure avant son départ pour la Lune. Si la plupart des films de Takahata se terminent par un violent retour à la réalité, et ce depuis Le Tombeau des Lucioles (1988) ou Pompoko (1994), on pourrait s’attendre à un brin d’espoir, une solution à laquelle se raccrocher. Mais non. La Princesse partira à la fin, car elle ne peut faire que ça.

Le Tombeau des Idoles

Le Conte de la Princesse Kaguya est un film réalisé par Isao Takahata, mais aussi et avant tout un film du studio Ghibli, réitérant ses thématiques propres tels qu’un rapport puissant à la nature, l’humain face au non-humain, le lien à la famille et à la communauté, ou encore le portrait de femmes complexes, qui ne rentrent jamais dans le cliché imposé de la Princesse, qui ne serait importante que pour sa beauté. Une dose d’humour d’ailleurs marquée par les prétendants de la Princesse, tous plus ridicules les uns que les autres. Un soupçon de la splendide musique de Joe Hisaishi, qui ponctue les séquences les plus grandioses du film. Un zeste de « beauté du quotidien » montré par les gestes manuels, précis et toujours aussi souples de la part des animateurs du studio. La recette est prête pour en faire un classique d’animation Ghibli qui rejoindrait tout un catalogue. Mais alors pourquoi, plus de dix ans plus tard, et malgré la flambée des budgets au cinéma, s’agit-il encore du film japonais le plus cher jamais produit, plus que tous les autres Ghiblis ou que les studios qui l’ont succédé ?

Qu’est-ce que ce film a de plus ? Après près de trente ans de règne au sommet de la production japonaise, des enfants et héritiers pullulent par centaines, comme s’ils sortaient de milliers de bambous. Chaque grand animateur du pays est passé par Ghibli à un moment dans sa vie, rendant le suivant de plus en plus attendu. Impossible de ne pas penser à un parallèle entre le studio Ghibli et la Princesse Kaguya, tiraillée entre ses deux parents et fondateurs. La mère souhaite laisser la Princesse divaguer, vivre sa vie, mais le père, qui a plus de pouvoir, voit un destin bien plus noble, comme une « vraie Princesse ». Quand on a la perfection dans le creux de sa main, l’ambition doit suivre. C’est la règle immuable.

Le Conte de la Princesse Kaguya est un exemple parfait du travail de Takahata. Il ne dessine jamais, il trouve sa base dans l’histoire avant d’arriver au visuel, d’où la polyvalence de ses œuvres. Les plans qui ont demandé le plus de temps de travail, notamment les foules, sont pourtant les plus oubliables du film. Les scènes sur lesquelles le film s’attarde sont du trait le plus simple. Un visage, un geste lent, le passage du vent sur quelques feuilles. Le conte n’hésite jamais à s’affranchir des décors, des fioritures, du superflu, n’avoir qu’un vague fond blanc quand des personnages parlent, rester sur le vif, comme si tout le reste n’existait pas. Il ne reste alors que la Princesse malgré toutes les attentes de grandeur et d’ambition qu’elle peut procurer.

La Princesse n’aura été qu’un passage. Une parenthèse dans la vie de ces coupeurs de bambous. Dans la noirceur du quotidien, une étoile filante a pu produire un peu de lumière l’espace d’un instant. Oui, le studio Ghibli ne sera pas éternel. Oui, Takahata partira lui aussi. Peut-être que le plan final du Conte de la Princesse Kaguya, cette Lune qui reflète le bambin qu’on a appris à connaître, se veut complément. Autant s’en rappeler, même si ce n’est qu’un reflet.