Ici-bas sous les décombres

Still Life, Jia Zhangke, 2006 | Tsounami 18 : XXIe siècle

À hauteur humaine, à hauteur terrestre ou embarqué à la surface de l’eau, un regard ne s’enfuit pas, ou devant lui, à l’horizon, il achemine son errance. « Les passagers à destination de Chongming sont informés que le ferry World de la ligne Fengjie-Chongming par le Yangzi sera mis à quai dans quelques instants. » Tout est dans cette première apparition verbale du film. Des humains de passage, un transport nommé « World », les contrées de Fengjie à Chongming et le fleuve Yangzi qui submerge peu à peu leurs terres avoisinantes. La caméra s’arrête sur Han Sanming jusqu’à le suivre le temps du film (au moins une bonne moitié, et plus encore). Il descend du ferry, marche un peu, grimpe sur une moto, découvrant ainsi ce qui l’entoure : un fleuve envahissant surplombé par des monts gigantesques qui barricadent la profondeur des champs. Parmi ces terres, des villages en cours de destruction, des travailleurs, des travailleuses et une industrialisation capitaliste vêtue de démolitions, reconstructions, cailloux et bétons.

Han Sanming recherche sa femme et sa fille qu’il n’a plus vu depuis 16 ans. Régulièrement, presque systématiquement, la caméra le suit, panote et le laisse sortir du cadre, afin de rester quelques secondes sur ce qu’il s’y trouve. Ainsi, nous découvrons les lieux et ses habitants, nous-mêmes en quête d’une fiction. Le premier panneau de chapitrage « Cigarettes » survient dans un mouvement de caméra passant d’une peinture d’un bateau à un écran de télévision qui diffuse Le Syndicat du crime de John Woo (1986). La fiction décore les lieux, et si le héros du Woo allume sa cigarette à l’aide d’un billet en feu, un personnage de Still Life le fera à son tour avec un papier. Pris par le spectacle, le monde le reproduit, mais sans argent – les écrans ne sont pas que des fenêtres, ils sont aussi d’artificiels échappatoires. Néanmoins, la caméra de Jia Zhang-ke a une poignée. En la suivant, nous accédons à une réalité.

À la façon des natures mortes de la peinture, Still Life observe, derrière les mouvements humains, les paysages inanimés que le fleuve Yangzi traverse. La quête de Han Sanming semble alors le simulacre d’une observation néo-réaliste ; comment filmer le monde à l’ère du numérique ? Qui observer, quoi observer et comment l’observer ? Laisser son objectif à taille humaine a cette vertu de ne pas s’échapper, de ne pas fuir, et que ce soit la soucoupe volante ou le bâtiment qui s’envole, tous deux seront enregistrés depuis et par la terre ferme. Car Jia Zhang-ke, à la moitié du film, abandonne Han Sanming, pour suivre Shen Hong, une infirmière qui, elle aussi, erre dans ces environs en quête de son mari qu’elle n’a pas vu depuis longtemps. Ce passage d’un personnage à l’autre qui à aucun moment ne se croiseront (ils ne sont pas pris dans un braquage scénaristique) se dispose par le biais de cette fameuse soucoupe volante, dans les airs, vu d’ici-bas. Elle non plus n’aura pas de suite scénaristique. Ce qui s’écrit d’images n’est pas là-haut, n’est pas ailleurs, mais bien ici, juste ici, à taille humaine. C’est un regard terrestre, non un regard extraterrestre ; c’est un regard documentaire, non un spectacle surnaturel.

À quoi bon chercher quelque vie dans les cieux lorsque ici-bas se passe ce qu’il se passe ?

Loin du rocambolesque, il y a des travailleurs, des travailleuses. La première séquence en présence de Shen Hong se déroule dans les bureaux d’un responsable d’usine où un travailleur lui reproche d’avoir mis « en faillite » la structure. Ce travailleur sort du cadre et, par sa sortie, révèle le bras absent d’un de ses camarades au second plan. Nous assistons à une réclamation d’indemnité pour accident de travail. Le corps travailleur, solidaire, groupé, encercle le patron esseulé, mutique, responsable. La séquence débute par un lent travelling vertical, descendant de portraits surplombants de Marx, Staline, Mao et d’autres figures du communisme pour aller à taille humaine, situation concrète du monde violent du travail. La réclamation d’un droit, d’un dédommagement pour perte d’une partie d’un corps humain par la seule faute des conditions de travail. Ce travelling n’est pas tant un mouvement symbolique d’une cause à une conséquence – le film semblant lui-même marxiste –, mais un mouvement politique d’une idée abstraite à une matérialité concrète. Nous passons des figures symboliques à leurs matérialisations. Tout le film semble chercher cette matérialité des petites gens, des humains qui se démènent comme possible dans ce monde. Et si, justement, ce qui nous accolait au plus près de la réalité terrestre n’était autre que l’accident de travail ? Et si ces mêmes conditions de travail appelaient inévitablement les accidents ? Le monde du travail est tel que quelques vies humaines ne peuvent rien d’autres que se perdre, se découper, se blesser, trépasser. Le communisme chinois contemporain est un capitalisme qui ne se dit pas. Les corps sont ses machines et les machines s’abîment. En haut, ça ne les intéresse pas. En bas, ne reste que les décombres ; ces mêmes décombres qui nous écrasent.

« Qui l’a obligé à travailler là ? Vous avez vendu notre entreprise pour presque rien à cette femme d’affaires de Xiamen ! »

La hiérarchie est de classe et de géographie. Il y a le Nord et le Sud, il y a le haut et le bas, et le bas, petit à petit, s’engouffre sous l’eau du fleuve. Ce monde engloutit celles et ceux du bas, celles et ceux qui sont à la portée d’une caméra. Et c’est peut-être ainsi qu’il faut comprendre le chapitrage de Still Life : « cigarettes », « liqueurs », « thés », « bonbons », ce qui se trouve à portée de main est toujours preuve des vies humaines. Les consommations les plus banales sont de l’ordinaire et l’ordinaire se passe ici, autour de nous, à notre niveau. Les éléments volants non-identifiés – si ce n’est le funambule du plan final, lui aussi dans les airs (bien qu’à un fil d’une gravité) – n’ont pas plus de pertinences que de suites scénaristiques. Les pertinences se trouvent ailleurs ; dans les vies des gens, par Han Sanming et Shen Hong, deux vies errantes, toutes minuscules et magnifiques.