Viajo porque te amo, volto porque preciso, Marcelo Gomes & Karim Aïnouz | Tsounami 18 : XXIe siècle
Je est deux autres : Karim Aïnouz et Marcelo Gomes. En 1999, à l’ultime fin du XXème siècle, le duo de cinéastes sillonne le Nordeste brésilien. Le voyage se fait en voiture. Avec eux, des caméras (dont l’une sera cassée, inventant alors des effets de flous involontaires, qui s’invitent sur certains plans) pour cadrer les étendues du sertão, une région aride, désertique, délaissée du Brésil, isolée à l’intérieur d’un des plus grands pays du monde. Ce territoire resté en marge de l’industrialisation demeure sauvage ; un trou, un vide où l’on trouve l’espace pour raconter une histoire, promener sa solitude. Film trans-séculaire, objet monstre et bizarroïde (expérimental, les cinéastes refusent l’appellation : c’est avant tout un film d’amour) Viajo porque te amo, volto porque preciso ne trouvera sa forme finale qu’en 2007 : les cinéastes re-tournent des images qu’ils combinent à celles tournées en 1999 – pont entre deux siècles – avant que le film ne soit présenté à Venise en 2009. En France, il sort enfin en 2015. Une gestation longue, morcelée, qui finit par accoucher d’une entitée portant en lui presque toute l’histoire de son pays : du soap opera aux terres fertiles et infertiles, en passant le sexe, la musique et la misère, où culmine celle du coeur.
Frankenstein rafistolé, le film d’ Aïnouz et Gomez est un photo-journal ou un journal intime, une fiction documentaire ou encore un documentaire fictionnel. Quel intérêt à vouloir le catégoriser ? Puisque le voyage est avant tout une fuite en avant, un mouvement en roue libre, qui tourne, tourne, tourne, comme celles de cette voiture que l’on suit dans le sertão. Au cours des huit années qui séparent les deux parties de son tournage, le film invente sa forme, cherche sa voi(x)e, son chemin. Quel voyage faire ? Ce baroudage devient celui de José Renato, un personnage au centre de l’aventure, un être de papier créé de toute pièce par les cinéastes, à la façon des romanciers qu’on ne voit jamais, qu’on imagine mais qu’on entend en voix-off. Palimpseste auditif sur plans et photos. Qui est-il ? Un géologue au travail, expérimentant la roche mais dont le cœur est brisé. Toucher la terre de ses mains, voir les paysages défiler sous ses yeux, rencontrer les habitants, mais souffrir de son amour incomplet, solitaire. Joana : elle n’est pas là ; alors il voyage parce qu’il le faut mais il revient parce qu’il l’aime. Tout est dans la causalité, l’un n’existe pas sans l’autre, l’autre est indissociable de l’un. On part pour revenir. L’amour, comme le voyage, est finalement un va-et-vient. Quão grandiosa é a sua beleza!
« It’s easy to remember and so hard to forget »
Ces paroles de Billie Holiday ne sont pas celles que chante la radio de la voiture-cocon de José Renato. Celles de Sonhos (littéralement rêves) de Caetano Veloso ouvrent en revanche le film sur un écran noir : « tout n’était qu’un jeu ». Dans son voyage long et solitaire – road movie ou/et mélodrame –, ce vagabond creuse ses souvenirs à la façon des géologues. Tension d’une fragilité face à une brutalité minérale, celle du cœur et de la pierre, pris dans un voyage peuplé mais solitaire. Entre les paroles, les tristesses, « je n’en peux plus d’essayer de t’oublier », l’immensité en gros plan d’une écorce terrestre, un quartz, plonge la caméra entre les tâches et des nervures colorées d’une pierre précieuse. L’abstraction d’une telle proximité face à cette image nous ensevelit dans une matière d’allure similaire à un organe, rougeâtre, chaud, qu’on imagine vivant. L’anatomie d’un cœur. Ce voyage ne peut donc qu’être celui de l’intériorité, de la chair, du ressassement.
Un seul être nous manque, mais le Brésil ne se dépeuple pas. Chaque étape du voyage ramène José à Joana. « Ça m’épuise de penser à toi ». L’infiniment petit, le minuscule de l’échelle individuelle rencontre celui de l’immensément grand : les paroles de notre baroudeur, prononcées d’abord à la volée, deviennent progressivement des mots adressés, des News from home à celle qu’il nomme son « amour ». Viajo porque te amo, volto porque preciso, double rigidité, mise en mouvement de sa traversée. D’abord, celui des souvenirs figés, racontés et re-racontés, et qui ramènent ces paroles à des paysages plats, des étendues sans perspective ni relief, naïves à la façon des gravures du Moyen-Âge. De la même façon, la caméra, statique, regarde les camions avancer sur le chemin (de la vie ?), tandis qu’ailleurs elle s’autorise un pas de côté, arrêtée, où elle observe les paysages de coucher de soleil, l’astre s’activant d’un côté ou de l’autre du globe. Le mouvement vers un ailleurs, un renouveau, se joue lui en direction d’une terre qu’il découvre fertile (élan perpendiculaire) et, donc, de rencontres (élan horizontal).
Sortie de route
Du travail de géologue du protagoniste, les cinéastes ne montreront que les à-côtés, les rencontres. « J’ai quitté l’itinéraire ». Le temps qui était celui du souvenir et de l’attente, devient celui de l’aventure et du contact humain. Tous les visages que José croise le ramène à son besoin de transcendance. Dans une église, il a laissé la photo de lui et Joana qu’il gardait dans son portefeuille. Dans un rêve, un docteur a sorti des morceaux d’elle qu’il cachait dans son crâne. L’amour reflète notre besoin de hauteur, de métaphysique, de vivre quelque chose qui nous dépasse, quelque chose qui soit plus grand que nous. La voiture, qui offre un regard panoramique à 180 degrés sur le monde, est comme une thérapie à elle toute seule. Ce sont les rencontres qui l’élèvent, le guérissent, le guident vers la joie. C’est après avoir passé toute la journée avec Patricia qu’il réalise qu’il n’a, pour la première fois, pas pensé à elle, celle qui le hante, Joana. Le film embrasse tous les visages qu’il rencontre : ce couple qui a vieilli ensemble, qui ne se sépare jamais, sauf une seconde, le temps d’un plan ; ces sœurs en short ou en mini-jupe, les jambes nues qui se mélangent les unes aux autres, et qu’on finit alors par confondre dans leur singularité ; cette enfant aux yeux de miel – comme ceux de Joana, mais même si c’est elle sans être elle, c’est un ailleurs, un autre visage ; dès qu’elle bouge, elle ne lui ressemble plus.
Que reste-il ? La caméra, pour saisir quelque chose qui n’existera peut-être pas demain – comme celle dont on est peut-être amoureux…. Numérique ou pellicule, Karim Aïnouz et Marcello Gomez associent les deux (l’une pour le documentaire, l’autre pour la fiction ?), comme le pont entre deux siècles, deux façons d’écrire du cinéma, de raconter, de montrer, de se souvenir. La caméra digitale – que José énumère parmi les objets qui voyagent avec lui dès l’ouverture du film : la caméra est un outil au même titre que les instruments qu’il utilise en tant que géologue – et génère des images formellement imparfaites (en 2007 !), mais qui se mêlent harmonieusement à la douceur grainée des paysages filmés sur pellicule. L’une attrape le mouvement, l’autre s’attarde d’une beauté picturale, le pur et l’impur. Comme le son, qui tourne dans la tête de José ; sa voix-off, ses musiques populaires à la radio, ses bouts d’écoute captés ici ou là dans le sertão et superposés les uns aux autres. On ferme les yeux, on voyage quand même avec lui. Viajo porque te amo, volto porque preciso, film de la surimpression. Des images que l’on rêve, qu’on n’est plus sûr d’avoir vraiment vu, presque vécu. À la fin, dans un surréalisme magique, ce sont des hommes que l’on voit plonger à Acapulco. « Mon envie c’est de plonger dans la vie ». Décentrer le regard, et constater à quel point le monde est grand. On revient donc peut-être parce que l’on aime, mais l’on revient surtout parce que l’on vit.

