Messie en caoutchouc

The Black Balloon, Josh & Benny Safdie, 2012 | Tsounami 18 : XXIe siècle

Je n’ai encore jamais mis les pieds à New York. La ville me paraît gigantesque, prête à me manger, peu propice à l’errance et à la déambulation comme le sont les rues pavées de Paris. Je l’ai souvent vue de loin, par le prisme des écrans, dans les évènements historiques (j’étais trop jeune pour les tours jumelles, mais je me souviens parfaitement de l’amerrissage sur l’Hudson en 2009), les films de gangster, les comédies dramatiques ou encore le quotidien des Girls de Lena Dunham, année après année. Avec toutes ces références, un quadrillage mental s’est formé. Et pourtant, je n’ai jamais autant eu l’impression de sentir New York qu’à travers le regard d’un morceau de latex flottant.

The Black Balloon est un court-métrage d’une vingtaine de minutes réalisé par les frères Safdie. Il raconte une évasion singulière. Le commencement est chaotique : un homme perd ses moyens lorsqu’il se rend compte qu’il est seul avec un groupe d’enfants en bas âge et un énorme amas de ballons de baudruche. L’entreprise est périlleuse. Il doit les guider jusqu’à un anniversaire à quelques pâtés de maison mais les ficelles lui échappent par inadvertance. Tâches de couleurs dans le ciel. C’est la fuite en avant, pendant que les petits crient et pleurent de déception. Désolé les morveux, on quitte le monde des mortels.

La musique de Gong (Zero The Hero And The Witch’s Spell) s’élève aussi dans nos oreilles. Battement de cœur mystérieux de la basse. C’est la liberté qui prend forme dans ce groupe volant, avec en son sein un ballon noir. Cut. Il est coincé dans un arbre, il n’a pas réussi son évasion. Un employé de nettoyage l’emmène vers son destin, à savoir une funeste presse à ordure. Cut. Une décharge. Au milieu des déchets, on le voit se relever, intact. Il a miraculeusement survécu. Cette chose fragile se relève d’entre les morts et commence son retour en ville : il a une mission.

Les rencontres s’opèrent les unes après les autres à travers une galerie de new-yorkais désœuvrés. Le ballon noir devient le cygne, le confident, l’ami dont on avait cruellement besoin. Il se personnifie et vole dans les magasins (dans les deux sens du terme), il joue, il distrait, il sert de prétexte. J’ai besoin d’une occasion pour te parler : voici un ballon noir rien que pour toi. J’ai besoin de temps à l’écart pour vivre mon amour comme une adolescente à nouveau : va donc t’amuser avec ce ballon. J’ai besoin de nourriture pour ce soir et de ton empathie : regarde ce ballon que je t’ai apporté. Le ballon devient le signe, « le message de Dieu » comme le dit l’un d’entre eux. Il devient ce qu’on attend de lui. Parfois il réussit sa mission, parfois il échoue. Il est l’intercession, et l’on aurait tort de se croire capable de déchiffrer les plans secrets de Dieu. C’est une quête de sens dans un monde qui n’en a pas.

The Black Balloon parcourt la découverte de ses moyens, la mise au monde de l’étrange et de l’acceptation de l’étrange. Ce dernier fait partie du quotidien des mégalopoles. On côtoie le bizarre, les fous, les déséquilibrés, la solitude comme la foule. Un ballon qui vole à côté de nous n’a rien de plus surprenant que de voir quelqu’un transporter une machine à laver sur la tête. Ah ? Bon. Retour à nos vies respectives. Ne pas voir autour et ne s’étonner de rien en fait l’environnement propice à cette histoire. Des gens parlent à un ballon de baudruche ? Ok, chacun ses problèmes, je n’ai pas le temps pour ça. On passe à la suite. New York absorbe l’incrédulité. La ville regorge de brebis égarées, elle en a déjà son lot. Josh et Benny réussissent avec des moyens restreints à faire vivre la rue et ses murs comme des personnages à part entière. On y entre, on s’y perd, on touche le sol pour mieux repartir. La ville est l’organe qui fait battre le cœur imaginaire du ballon noir. Il n’aurait pu se matérialiser autre part. On respire, on vit et on recrache New York comme lui.

Le ballon noir devient une toile blanche d’interprétation : est-ce qu’il représente quelqu’un ? Une minorité ? Une lutte ? Un trouble mental ? Qu’est-ce que ça signifie ? Tout. Rien. Tout et rien, ce qu’on veut. L’abstraction devient pure et sert à la fois le film et le sens qu’on peut lui donner. La force de l’abstrait insuffle le récit et le réinvente à chaque visionnage. On appréhende notre ami volant comme état méditatif. Un état de latence dans une ville plus grande que nous. Un instant présent sans aucune pensée. Au lieu d’un mur blanc sur lequel projeter nos désirs et nos craintes, il prend la forme d’un ballon noir. Il est ce qu’on veut de lui. Quand je vois ce ballon noir, je sens la différence, l’appartenance, l’insignifiant et le sens des choses. Il suffit de se laisser porter comme lui.

La narration est particulière, entrecoupée, épisodique. Elle me rappelle une certaine scène de Ostende (Laura Citarella, 2011) : dans un café, lorsqu’un serveur prend à partie la protagoniste pour lui raconter le pitch de son film pendant quinze minutes, comme une parenthèse dans le film, un film mental dans le film lui-même. C’est une pause dans la narration principale. Le serveur absorbe notre attention et l’on sort du réel immédiat du film. À l’inverse, le ballon noir ne propose pas de mots mais un mouvement continu, un catalyseur, à travers les fragments de vie qui composent la ville et ses âmes. Le ballon déclenche des débuts d’histoires qu’il ne s’approprie pas, il ne raconte rien mais fait advenir les possibles. Son mouvement réveille le réel. Les deux films sont créateurs de mondes, mais The Black Balloon gagne en profondeur en proposant des digressions qui irriguent le récit. Le monde reprend le pouvoir.

J’aurais aimé être un ballon, n’avoir en apparence ni forme ni but. Désincarné·e. Être un fantôme, une errance, quelque chose d’ailleurs. Tout semble plus simple pour lui. Survivre à la mort, redonner de l’espoir, apporter la légèreté dont tous ces gens avaient besoin, sauver les miens et m’envoler triomphant·e.

Une question reste toutefois en suspens. Pourquoi il ne s’en va pas, après sa survie inattendue de la décharge ? Pourquoi il ne s’envole pas ? Parce que gagner seul n’a pas de sens, c’est tout. Elle est peut-être là, la grandeur de ce court-métrage : un être-objet fait pour s’élever n’y parvient qu’en libérant les autres. C’est la grandeur d’âme. Ce qui aurait pu paraître comme une morale un peu naïve ne l’est pas tant. Parfois ce sont les choses les plus simples qui sont les plus dures à achever. Le ballon noir devient un prétexte même pour les autres ballons. Le mouton noir devient le sauveur. Finalement, il est le seul à être resté au sol, à n’avoir pas pris la fuite comme les autres alors qu’il le pouvait. Sa différence fait sa solitude mais aussi sa force. C’est bien lui qui, à la fin du court-métrage, brise la vitre de ce camion de fête à la force de sa délicate membrane. Ils ne survivront pas tous à l’évasion (certains éclatent au contact du verre brisé), mais le geste est là. Il les a sauvés. Le message de Dieu s’est matérialisé. Dansons dans le ciel tous ensemble.