Le Goût des autres, Agnès Jaoui, 2000 | Tsounami 18 : XXIe siècle
Revoir Le Goût des Autres d’Agnès Jaoui, c’est se remémorer ce qui fut un miracle pour le cinéma français des années 2000. C’est aussi écrire sur un film culte, pour la critique comme le public, et dont le succès a continué de s’accroître à chaque rediffusion annuelle, sur le petit écran au moment des fêtes de Noël, entre Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain (Jean-Pierre Jeunet, 2001), et le Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre (Alain Chabat, 2002). Mais la différence entre Le Goût des Autres et ces deux derniers exemples canoniques, c’est le souvenir qu’il a laissé à la génération de nos parents, de ces dialogues tordants de cynisme et de médiocrité (« ça n’a pas d’importance, on a juste couché ensemble ») et de sa galerie de personnages qui adorent se détester, Jean-Pierre Bacri en tête, trouvant ici son plus grand rôle de triste râleur. C’est un premier film qui n’en est pas vraiment un, ou qui, plutôt, s’inscrit au sein d’une carrière déjà bien entamée par la cinéaste. Agnès Jaoui avant ce premier film, ce sont des années 1980 marquées par des premiers rôles au Théâtre des Amandiers, sous la tutelle (tyrannique) de Patrice Chéreau, et des années 1990 jalonnées de pièces de théâtres à succès (Cuisine et Dépendances et Un Air de Famille, qui auront toutes les deux le droit à leur adaptation cinématographique) et de scénarios (Smoking/No Smoking et On Connaît la Chanson d’Alain Resnais), tout cela écrit et interprété avec son complice de toujours, Jean-Pierre Bacri. Le Goût des Autres est donc un premier film qui marque non pas un début, mais une grande étape pour un duo que l’on nomme déjà Jaoui-Bacri.
Les règles du jeu
C’est un film qui commence en cours de route, en pleine conversation, in medias res. Écran noir, quelques murmures, puis Lanvin s’assoit au restaurant à côté de Chabat en disant « Tu te fais beaucoup d’illusions je crois ». Ça discute corruption, faux semblants, dignité humaine à travers des métaphores culinaires, sans que l’on sache réellement qui sont nos deux protagonistes, et surtout de quoi ils parlent. Quand, soudain, arrive le premier gag : « – Alors pourquoi il ne siffle pas penalty alors que ça crève les yeux ?! – Peut-être qu’il n’a pas vu… – C’est magouilles et compagnie, voilà pourquoi ». A peine le temps de sourire que la caméra effectue son premier mouvement dans le restaurant, changement de clients pour se consacrer à la table de Bacri, et tout cela dans le même plan. Il suffit alors d’un raccord cut pour revenir à Lanvin/Chabat, pour relier les deux couverts : Bacri est un homme d’affaires, Chabat son chauffeur et Lanvin son garde du corps, tout simplement. Toute la troupe sort du restaurant comme si elle sortait de scène, générique déroulant sur le paysage d’un trajet en voiture sur un lieder de Mendelssohn. Le ton est donné pour le spectateur du nouveau millénaire : Agnès Jaoui ne fait désormais plus du théâtre, elle fait du cinéma.
Le Goût des Autres, c’est l’histoire d’une émotion : celle de Castella (Bacri), petit entrepreneur triste de province qui est subjugué par l’actrice Clara (Alvaro) durant une représentation du Bérénice de Corneille, au point d’en tomber amoureux. C’est l’histoire d’une émotion qui n’aurait pas dû exister, car Castella n’est pas particulièrement porté par la culture, il l’avoue lui même quand il chuchote dans un râle grognon « Oh putain… C’est en vers ?! » au début de la pièce de théâtre. C’est aussi l’histoire d’un chauffeur (Chabat) qui est consterné d’avoir oublié qu’il a couché avec la serveuse du bar (Jaoui) dans lequel il vient de passer par hasard, alors qu’elle est consternée de s’en souvenir. C’est encore l’histoire d’un garde du corps (Lanvin) pétri de principes moraux dans ses relations, mais qui se trouve finalement souvent lâche et sans ancrage dans son rapport aux autres. C’est enfin l’histoire d’une actrice qui pense que l’entrepreneur achète les peintures de ses amis pour lui plaire, sans penser un seul instant qu’il puisse les acheter par goût. L’enfer n’est pas les autres, mais leur goût : c’est un récit choral sur les orgueils et préjugés de tout le monde, sur ce moment où un personnage entre dans un milieu qui n’est pas le sien, et où les quiproquos s’installent entre théâtreux élitistes et gentils beaufs de provinces.
A la fin de l’envoi, je touche
Il a souvent été reproché à la cinéaste au moment de la sortie du film que tout son cinéma n’était qu’une affaire de scénario, qu’il pouvait finalement renouer avec une certaine tendance du cinéma français. Ce serait oublier qu’Agnès Jaoui est une femme de théâtre, que c’est avant tout sur l’acteur et l’actrice que se construit sa mise en scène, précisément dans le dialogue, l’incarnation. L’écriture est pensée pour les comédiens et comédiennes, elle s’adapte à leur voix, leur corps, leur manière d’être au monde : le personnage de Clara ne peut-être qu’interprété par Anne Alvaro, et celui du chauffeur par Alain Chabat. Un cinéma de la confiance, où tous les faux semblants et les multiples niveaux de lecture des dialogues ne sont possibles que grâce à une réalisation qui épouse la liberté des interprètes : le plan séquence est privilégié, souvent fixe, « si la caméra bouge trop on n’entend plus les répliques » dit Jaoui.
Le Goût des Autres est alors une comédie dramatique pensée comme une étreinte, un alliage qui rassemble à la fois l’existentialisme de Tchekhov et l’humanisme de Renoir. Entre les personnages de Jaoui et Bacri, il suffit d’un plan large pour faire éclore la musicalité du tac-o-tac de leurs répliques : « – Ça fait mal ? – Ouais. – C’est rien. Ça va passer. – J’espère. ». Et lorsque Clara dit « J’aime pas les moustaches de toute façon », la cinéaste n’a plus qu’à faire un cut sur le visage déconfit d’un Castella moustachu pour créer une rupture de ton comique. C’est dans ce cinéma des sentiments que réside la maestria d’écriture du duo Jaoui-Bacri. De toute façon, ils connaissent la chanson : c’est à partir de ce film qu’ils considèrent que chaque élément du scénario incombe aux deux scénaristes, l’idée étant qu’une réplique qui naît dans le cerveau de l’un est de toute manière retravaillée par l’autre plus tard. Ping-pong amoureux constant.
Et il y a la dernière séquence, celle qui révèle que, quelque part, Tsounami est aussi un enfant du Goût des Autres. Tout le film est émaillé de scènes mystérieuses, dans lesquelles Alain Chabat s’entraîne seul à la flûte traversière, en jouant une même note, sur un rythme répétitif. La blague nous est révélée dans la dernière scène du film, comme un post scriptum : il joue toujours seul la note, léger travelling arrière, et c’est désormais toute une fanfare amateure qui se greffe à lui pour interpréter Non, je ne regrette rien d’Edith Piaf. Cet ultime gag, il est à l’image de notre revue aujourd’hui, et de la place que prend ce dernier numéro thématique sur le cinéma du XXIème siècle : une grande étape pour nous, un geste tendre avec par instants quelques oubliés, quelques manques peut-être, mais cela nous est bien égal, puisque notre collectif est là.

