Fragile comme le monde, Rita Azevedo Gomes, 2001 | Tsounami 18 : XXIe siècle
« Cela n’a pas vraiment d’importance de savoir d’où les choses viennent. Ce qui compte, c’est de les reprendre, de les malaxer, d’essayer d’en faire un matériau autre. […] Ce que nous pouvons essayer de faire, c’est quelque chose de nouveau, ou qui est montré d’une façon totalement différente – même si ce n’est pas obligatoirement de façon délibérée. »
Je ne sais pas. Le film est ; il évolue et mute. L’analyse formelle n’a pas de sens, le geste critique est éculé. Je serai tenté de raccrocher l’objet à d’autres références cinématographiques, de dire qu’il y a un quelque chose d’emprunté à Manoel de Oliveira, à Pedro Costa, à Andreï Tarkovski, à Robert Bresson. Mais en faisant cela, le film n’existerait plus par lui-même. Il serait invisibilisé. Donc voilà, je ne sais pas.
La seule chose que je sais, c’est que j’aime ce film. Peut-être de manière déraisonnée, peut-être parce que je l’ai découvert dans un moment de frénésie cinéphilique, ou alors simplement car, moi aussi, j’aurais aimé écrire quelque chose du genre. Je ne sais pas me l’expliquer. Ce film m’est étranger autant qu’il m’est familier. D’un côté, trop de questions surgissent quand j’écris ces lignes : pourquoi m’a-t-il tant apaisé la première fois, tandis qu’il m’a fissuré la deuxième ? pourquoi est-il si lié dans mon esprit à la Maison (1997) de Šarūnas Bartas, au point de parfois les confondre ? De l’autre, je me sens proche du film. C’est comme si j’avais grandi avec. Ce n’est même pas tant un lien d’affiliation aux personnages, je ne me vois pas en João, ni en Vera, mais ce serait plutôt une résonance avec la corde poétique du film.
Je pense que l’on pourrait matérialiser les amours adolescents comme cela. C’est un ruisseau, à peine un filet d’eau, le flux est lent, à peine perceptible à l’œil, seulement à l’oreille. Je crois trouver dans cet écoulement minimal l’impossibilité absolue de son arrêt. « As-tu peur, dans un moment de grand bonheur, en sachant qu’il ne peut pas durer éternellement, qu’un jour il passera et ne reviendra jamais ? »
Oui João.
Ou le film serait-il tremblant ? Comme une sorte de vibration. Ce serait tout aussi juste. La pulsation d’un cœur qui bat, éventuellement. J’ai peur que mon amour inconsidéré pour ce film s’épuise avec le temps, au même titre que João craint que le bonheur d’aimer Vera s’efface et ne revienne plus. Pour eux, l’éternité de leur passion impossible ne se vivra que dans la mort, dans un espace qui échappe au temps. De mon côté, je n’ai pas la solution. Je me suis lassé de tellement de films, j’ai oublié la tendresse que j’éprouvais pour tellement d’œuvres… La simple éventualité que je puisse réserver le même sort à celui-ci me tétanise. Peut-être que ces lignes sauvegarderont la mysticité du rapport que j’entretiens avec ces quelques instants.
Je pense à deux images. Dans les premiers instants du film, l’ombre de la mère et celle de Vera sont projetées sur un mur, ce qui acte également le passage de la couleur vers le noir et blanc (mais cela est secondaire). J’aime ce geste, dans sa simplicité, dans son évidence. Dans l’apparition de l’ombre de Vera, dans le léger mouvement de la tête de sa mère, je ressens la douceur de l’enfance, et ainsi je repense à la mienne. La mémoire de l’enfance a pour elle son impertinence, sa poésie personnelle. Je veux seulement rapprocher cette relation mère-fille au souvenir d’un feu de cheminée. À son doux crépitement, sa chaleur réconfortante. Je n’y cherche pas de sens, mais je repense aux messages cachés de João, enterrés au pied d’une barrière, au bord du chemin, endroit que seule Vera connaît. C’est dans ces instants que le film s’éclaire le plus, lorsque le shakespearien rencontre la ruralité bernanossienne. Le chemin, les champs, un arbre et la barrière. Peut-être y a-t-il un lien mystique entre chaque campagne européenne. Elles sont belles ces campagnes, presque autant qu’elles semblent impitoyables. Il y fait froid.
L’impossibilité de l’amour entre João et Vera est condensée dans les barbelés et le brouillard, jusqu’à se retirer au cœur de la forêt. Une incursion dans les passions brûlantes de la jeunesse, ponctuée d’éclats spontanés de couleur, de mémoire et de fantastique. Vera et João ne peuvent atteindre la permanence que dans l’irréalité qu’ils créent. En fait, tout me ramène au titre du film : « peur de t’aimer en un endroit aussi fragile que le monde ». C’est peut-être pour cela qu’il m’est si cher.

