Vertige de la mort

Elephant, Gus Van Sant, 2003 | Tsounami 18 : XXIe siècle

« Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir ; 
Le violon frémit comme un cœur qu’on afflige ;
Valse mélancolique et langoureux vertige ! 
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir. »

Si Elephant était un vers, il serait assurément baudelairien ; s’il était une strophe, il le serait aussi bien. Le film de Gus Van Sant, Palme d’or et prix de la mise en scène en 2003, est un vertige dont les travellings et les compositions beethovéniennes exercent un pouvoir hypnotique. Une sensation et une oscillation  liées à  l’illusion,  au vide qui magnétisent ; ce vertige irrigue la tétralogie de la mort dont Elephant demeure l’acmé, bien entouré par Gerry (2002), Last Days (2005) et Paranoid Park (2007).  

Enivrer l’espace, dériver le temps

Le plan d’ouverture fige un ciel beau et triste en contre-plongée, ainsi qu’un pylône électrique aux bras dansants, comme un arbre branché. Accompagné de sons intra-diégétiques qui s’apparentent à des gloussements, à des voix d’adolescents « come on boys », à des clappements.  Progressivement, la lumière du jour s’assombrit. Le bleu verdi tend vers le bleu nuit. Une coupe. Encore le ciel, mais cette fois-ci, obstrué par les arbres aux feuilles jaunies et brunies : c’est l’automne, et le premier pas de côté avec le réel. La fusillade de Columbine avait eu lieu au printemps, ici, elle se produira à l’heure où les couleurs pleuvent. Une caméra omnisciente et surplombante filme ensuite les trajectoires incertaines d’un véhicule qui dérive. Puis, le premier contact – un effleurement – avec la mort. Un cycliste arrive par la droite et manque de se faire écraser par la voiture qui pile. Les couleurs automnales contrastent avec la brume du ciel. La mort rôde et alea jacta est. C’est flou, l’ivresse. 

L’automobile ne parvient pas à garder le cap, foule les feuilles mortes, puis le premier carton du film apparaît : « John ». De quoi/qui est-il le nom ? Le visage de l’enivrement, du trépas ? Une chevelure blond platine surgit dans le plan. Il sort de la voiture, côté passager, dépassé. Au cœur de son t-shirt jaune, un taureau, tout de noir. Et ce visage angélique, tout de blancheur. Cette scène d’ouverture est le paradigme des effets recherchés par le metteur en scène. Il s’agira de créer par la langueur des travellings-séquences, par la répétition d’une même action depuis l’oscillation des points de vue (chaque carton introduit un ou des nouveaux personnages) une sensation d’ivresse. La boucle est « un des traits esthétiques dominants de la tétralogie », et à ce titre, il construit l’espace scolaire comme un lieu clos et circulaire, proche de l’architecture carcérale. Il en devient un labyrinthe (de Cnossos, si l’on songe au Minotaure), avec la caméra comme système de surveillance. Les mouvements des personnages sont scrutés, les bribes des banalités échangées, capturées. Alors, contempler Elephant, c’est accepter de se perdre dans une boucle spatio-temporelle, dans un établissement labyrinthique et avant tout d’éprouver ce « désir de contemplation organique ». Enfin, et surtout, c’est observer la déliquescence d’un milieu, doucement mais sûrement, comme une bombe à retardement, à travers la chronique d’une mort annoncée.

Entendez-vous l’écho ? 

« Comme de longs échos qui de loin se confondent 
Dans une ténébreuse et profonde unité, 
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. »

Elephant dérègle les sens, et ce n’est pas un hasard si le film débute sur la conduite incertaine d’un père enivré, déréglé. Plus tard dans le film, Gus Van Sant filme Alex (Alex Prost), le futur school shooter, en train d’être la cible de jets de papiers. Le professeur, face au tableau, refuse de voir. Nouveau sens décimé. Dans le réfectoire, ce même Alex prend des notes, comme l’architecte du massacre qu’il est, sera. Compose-t-il son requiem ? À mesure qu’il existe dans le plan, la cacophonie se généralise. Il essaye d’annihiler cet inconfort sonore, il ne veut entendre. Le vertige devient ainsi malléable, tangible, irrespirable, désolant. 

Beethoven et l’histoire se répètent. Par les longs travellings imperturbables, Gus Van Sant structure en boucles, et à retardement Elephant. Il vise à filmer l’enfermement, crée l’attente par la répétition, et la sonata revient comme une rengaine prophétique. Le réalisateur s’inspire largement de ses cinéastes de chevet que sont Chantal Akerman et Béla Tarr. La boucle, la répétition, Beethoven, utilisé non pas pour le sens, mais pour le son. Dans une scène cardinale, Alex  rejoue La Lettre à Élise, tandis que le destin frappe à la fenêtre de son basement. La caméra se balade en rond, donnant à voir l’antre d’Alex. C’est une chambre mal rangée, d’un adolescent rongé par la frustration. Deux détails disposés sur le mur à la droite du pianiste : « Armageddon is here » et un éléphant dessiné. L’éléphant est dans la pièce et fait écho à Armageddon. Glissement optique, Alex se superpose à l’éléphant. L’éléphant, c’est lui, le massacre à venir, aussi. La boucle est bouclée quand on voit son ami Eric (Eric Deulen), sur le lit, jouer à tuer, à tirer à bout portant, dans un jeu vidéo qui reprend le décor de Gerry. Le jeu agit comme une simulation avant le réel et sa tuerie finale. 

La  Lettre à Élise  inachevée, elle est avalée par le retour du premier mouvement de la  Sonate au Clair de lune (également composée en mineur) déjà apparu au début du film. Comme un écho que l’on cisaille. L’amour cède, la mort décède. Entre les deux, il n’y a qu’une fausse note. Cela s’achève sur un double doigt d’honneur adressé à la partition, « you suck » (t’es nul) lui assène Eric rieur. On songe naturellement à Orange mécanique (Stanley Kubrick, 1971) dans lequel un Alex (Malcolm McDowell) était déjà épris d’ultraviolence et de Beethoven. La référence se retrouve par ailleurs dans les longs travellings au steadicam. Nouvel écho. L’adagio sostenuto (qualifié de « lamentation » par Berlioz) est donc annonciatrice de la mort à venir, et de facto, son premier mouvement est une marche funèbre. Réminiscences ivres de corps égarés, dans ses murs flottent des fantômes automnaux, comme sur le ciel défilent les noms. Gus Van Sant abandonne le désert californien de Gerry pour le cloître labyrinthique de Elephant. Une nouvelle correspondance point comme un miroir vibrant : les violons frémissants d’Arvo Pärt ouvrait Gerry, comme une fuite du silence. « Miroir dans le miroir » : Beethoven est le reflet clair-obscur de son altérité estonienne. La  berceuse éthérée appelle le clair de lune : la boucle est bouclée. Deuil, rideau et surdité se répondent dans un réseau de signes vertigineux, et Dieu que le ciel est triste et beau.