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Article | Les documentaires du Grünt Tour

Le week end dernier, les 30 et 31 octobre 2026, Grünt organisait une cinquième édition de son festival à la Grande Halle de la Villette. Notoire pour leurs vidéos freestyle sur instru qui dévoilent une nébuleuse de rappeurs au grand public, Grünt réalise aussi des reportages et des documentaires, notamment au sein de leur Grünt Tour de 2019 qui met en lumière les sphères musicales peu médiatisées du continent africain : Maroc, Mali, Côte d’Ivoire. Programmateur d’une scène musicale dont il était auparavant une alternative, Grünt est devenu à part entière prescripteur dans l’émergence d’artistes au sein de l’industrie. Au cœur de cette fulgurance médiatique, il reste cependant leur série documentaire, dans laquelle la direction donnée au projet initial de Jean Morel (le fondateur de Grünt) se manifeste : la description énoncée avec retenue ; faire le portrait d’artistes musicaux en filmant avec mesure, retiré. 

Suivre sans défilement, longer les portraits et non pas les encadrer par les plans, re-offrir aux rappeurs une appropriation de leur diffusion médiatique.

La capacité de certains rappeurs à « se raconter dans un monde qui [les] ratatine », paroles de Louisa Yousfi dans Rester Barbare (ed La Fabrique, 2022, p.80), se réverbère entre les docus et reportages. Le Grünt Tour, en maniant ses portraits filmés, semble ainsi répondre à l’étroitesse de l’exposition des rappeurs (celle d’intellectuels qui en décortiquent et en excavent la prose) pour leur permettre de « [s’] agrandi[r] encore et encore. De sorte qu’il ne soit plus possible d’imaginer [de les] englober d’un seul regard, même le plus bienveillant. Surtout le plus bienveillant. Le rap a forgé une loupe » (Rester Barbare, ibid.). Une dilatation des mecs qui passe par le format 4/3 au corps, les gros plans, les zooms, qui dévisagent en longeant ; sans narration externe ni extension qui enduisent et apposent usuellement la captation de musiciens. 

AZAR le road trip côtier d’Azar, qui rejoint en scooter Casablanca depuis Agadir pour un freestyle de la Grunt #39. Les tremblements qui cadrent en douce les visages, les brossent, la fonction sélective de la cam par un cadrage intime de gros plans, plan poitrine, le visage ressort concerté. Prods en fond.

Ce brossage d’un visage ou d’un torse à un autre, qui alterne les gars sans qu’ils ne se relaient, se compose par un bleu diffus. Le bleu étalonné des courts du Tour. Azar est de bleu, ses sapes et le bleu amande efférents des plans de la côte marocaine, Yassir qui l’accompagne ;  des hématomes distribués. 

LE GRIN à Bamako, les plans au ralenti dans la boîte de nuit sur Sitting in Limbo de Jimmy Cliff, une délimitation d’effervescence bleutée due à la promiscuité, caméra en justaucorps pour filmer de trop près la jeunesse bamakoise. 

L’ORGANISATION en Côte d’Ivoire, blancheur laiteuse, opalin, t-shirt blanc façade et ciel. Des paysages désertiques du Maroc, sableux, sableux ocre clémentine du Mali, sableux de lin beige à Abidjan, ça bleu que se partagent ces courts-métrages.

AZAR © Grünt

Le Grünt Tour brosse et est teinté d’une légère surimpression pâle qui adoucit l’image. Un dévisagement étroit par le brossage aussi mené par le suivi des corps, qui se disjoignent légèrement de leur arrière-plan puisqu’on les longe.

La caméra qui balaye les gens, qui les pointe du doigt doucement, il y a lui et lui puis lui, que des mecs, ce sont eux qui y vont, suivre leur faim. Une faim déjà légèrement repue, une impression d’ascension non combative ressort de ces courts, qui se distingue de l’homélie diffusée sur les rappeurs dits « barbares » (Louisa Yousfi) en France, et dont Grünt se démêle. Ils sont filmés sans devoir être puissants, se défendre, être acharnés. Azar (AZAR), Moussa (LE GRIN) et Koffi Masta (L’ORGANISATION) sont appliqués et maîtres. Le Grünt Tour en cela, réussit à mentionner le politique sans en résumer les personnages à une parole dénonciatrice, mais soucieuse : les attaques djihadistes envers les musiciens traditionnels griots des pays de l’Afrique de l’Ouest, l’emploi au Maroc, les labels ivoiriens.

Dans Le GRIN à Bamako au Mali, où Moussa Tolo vend et répare des instruments, zoom et fondu enchaîné pour filmer son visage en gros plan. On entre lentement dans son atelier, on en sort par un dézoom. Le portrait par la loupe. Sur les visages, filmés avec le front hors cadre, les yeux sont hauts et la parole remplit le reste de l’écran, le Grünt Tour n’est pas un vis-à-vis mais des têtes. Être au fond du visage.

La tradition du grin advient en soirée, ces retrouvailles et réunions assises et improvisées où l’on joue et discute ensemble. Comme dans AZAR et l’ORGANISATION, le cadrage épais et serré suggère l’absorption de ces paroles habituellement assimilées à une narration extérieure dans le processus de captation. Le Grünt Tour est imbibé mais digeste. 

Longer la virée, la côte, cela ne file pas, la caméra qui détoure le mouvement du corps, suivre sans défilement le visage de Koffi, les portraits limitrophes. Visage serré d’Azar focus sur la prod, éperdu et la bouche à demi ouverte, être synchronisé. 

Pas quelques regards cam qui nous incluraient, mais la parole de Moussa à l’aise vers le côté de la cam, passionné qu’il y ait de l’écoute. 

LE GRIN © Grünt

Alors qu’on est pressé aux visages, contre eux, on les suit légèrement en distance par le délai du mouvement de caméra, qui est plus lent que les mouvements des profils qu’elle suit, elle n’assiste pas mais talonne ; brosser ceux qui attendent un peu, en pleine ascension, « ça vient tout juste de commencer ça va prendre du temps », Azar qui téléphone à sa mère pour lui annoncer avec appétit qu’il reste étudier à Casa.

L’ascension et le parcours pour se faire un nom, le ressassement de ce rap d’introspection, que Grünt filme avec douceur, notamment dans le docu/vlog BEKAR À L’AUBE DU DEUXIÈME ALBUM, qui savoure la sortie de l’album de Bekar, ALBA, en gravant avec Jean Morel un mont en Auvergne. Une ascension que l’on gravit. Son collier de perles nacrées entre le bleu brouillard de pente, l’aurore qui intervient encore comme un brossage de couleurs ; les perles de la mesure et les pas de son ascension qui baignent dans ces nuages stratus, strates d’étapes et la concrétion de calcaire. L’altitude : «  Ça s’appelle un rappel à l’ordre, c’est important de temps en temps de rappeler à quel point le niveau est haut » (commentaire sous le Grunt #78 : Caballero, 7 oct. 2026).

La parole reste ainsi tout de même centrée sur l’interrogation des notions du rappeur convaincu et convaincant, qui vainc dans sa brume, tout en restant fidèle à ses débuts, que l’on retrouve abondamment dans les reportages Grünt. Bekar : «  Mais il est quelle heure tout à l’heure là ?  »,  la fuite de la grimpe qui n’est plus progression mais une accession d’un imaginaire déjà acquis.  «  C’est marrant tu files la métaphore du vent tout du long » – Jean Morel dans BEKAR –  «  qui a l’air d’exister […] la direction et cetera ».

Les pistes de sons, l’allée, le chemin, on parcourt un champ lexical directionnel et linéaire, la marche en Auvergne, le parcours d’Agadir à Casa : «  Tu as vu la route comment elle devient ? Ça commence à devenir dangereux, mais c’est sympa c’est l’Afrique, ça se voit que c’est l’Afrique. » 

Le soin apporté à la présentation des sphères musicales semble interroger la promotion discrète d’une réappropriation qui passerait par l’esthétique. Promouvoir les scènes africaines en Europe, passerait ainsi par une présentation alléchée, à l’instar du collectif franco-marocain Naar, créé sous l’égide d’une identité visuelle et d’un design épuré par à un directeur créatif et un photographe franco-marocains localisés à Paris : Mohamed Sqalli et Ilyes Griyeb. Le documentaire sur leur album Safar, sorti la même année que le Grunt Tour en 2019, intitulé Crossing Borders entre rappeurs français et marocains, format 4/3, composition de mise en scène photographique, couverture d’album bleutée, mélange « surréaliste de scènes urbaines et champêtres, de plans artistiques (imaginez des nuances pastel et des textures nettes) et d’éléments avant-gardistes issus de la haute couture qui évoquent le surréalisme du film La Couleur de la grenade de Sergueï Parajanov, le tout dans un style sportswear de la fin des années 80 » . (article Dazed du 13 septembre 2019).  Désaturé. 

Le désir d’entrer dans la sphère occidentale : le rappeur Shobee : « j’en peux plus d’attendre de percer, on est paré, on a faim », le rappeur Issam : « On veut que cet album permette aux rappeurs d’arriver un peu par effraction en Europe ». 

L’appétit délicat qui se déplie le long des plans léchés, s’avère en réalité inassouvi, et passerait dès lors par la promotion teintée d’une esthétique acquise par le public occidental, celle développée sans empressements et de manière gracieuse par Grünt.  

On est ainsi bénignement instrumentalisé par cette douceur qui reprend avec légèreté les topos d’un public aguerri et familier de ces schèmes, mais qui répète aussi savamment le rap de la nouvelle génération : plus léger, plus artistique ;  comme l’affirme Yassir à un agent d’exploitation qu’il rencontre dans AZAR. 

Depuis ses Tours, Grünt se dégrafe du cadre musical pour documenter ceux qui gravissent ailleurs. DIABY, jeune espoir du football malien qui se voit recruté par le club de foot belge Royal Antwerp ; la solitude des gars qui agissent selon leur ambition et semblent dans leur retrait pleinement décidés, sans être avertis de leur aspiration ; à courir derrière, légèrement désaturés.