Critique | Club Kid de Jordan Firstman | 2026
Que serait une vie de la marge plongée au cœur de la machine capitaliste ? L’un de ses visages pourrait être celui de Jordan Firstman, réalisateur du film qui donne aussi son visage au godelureau Peter, organisateur à succès de soirées de tous les excès dans ce que New York pourrait encore avoir d’underground. Nous sommes en 2016, de nuit, et à l’intérieur d’un Uber, lorsque la jet-set queer débarque puis embarque avec vacarme dans le taxi, hurlant de toutes ses trip Sex With Me — à l’époque, Anti vient de sortir. Vivre est pour eux un art dont les mantras se retrouvent alors jusque dans la mise en scène de Club Kid dès ses premières secondes et cette séquence anodine. La marge conquiert le centre, elle le domine, le chérit, en jouit : c’est la niche qui écoute Rihanna et prend désormais toute la place (à l’image, au son). Mais aussi, surtout, cette niche est dorée : Peter vit dans un grand appartement dont il a hérité, il a la chance de voir ses fêtes décoller… Peter est aussi gay que son mode de vie est libéral ; la contre-culture s’épanouit très bien à New York. Jusqu’au jour où elle se réveille, dix ans plus tard : dix ans de gâchés ? La gueule en bois, un gosse sorti de nulle part dans les bras et un corps dépossédé de toute sa supposée alternativité. Comme d’habitude, c’est le centre qui l’a sournoisement récupérée, absorbée, monétisée, puis enfin labellisée lorsque purifiée de son origine.
Voici Peter père à la suite d’un coup d’un soir oublié, responsable obligé d’Arlo (Reggie Absolom), dix ans, tombé du sac de la cigogne directement dans le canapé du salon paternel. Et maintenant, on fait quoi ? Frottons-nous les yeux deux minutes pour y voir plus clair, car lorsque l’enfant arrive, deux voies s’offrent au film : 1) Club Kid peut encore rester une comédie queer mordante, qui ferait de la coucherie hétérosexuelle de Peter l’équivalent d’un croc dans la pomme défendue, la chute d’un éden insouciant faisant ici référence à l’arrêt brusque des orgies en tous genres, paradis artificiels révélant peu à peu une réalité, aussi concrète que normative, fuie depuis toujours ; 2) Club Kid peut aussi devenir un mélo moderne, aussi « nécessaire » dans le paysage des représentations que prévisible dans ses développements (un combat pour la reconnaissance d’une filiation, entre Gloria et Kramer contre Kramer, passés à la moulinette LGBT et dans les filtres chics de Cannes et d’A24). Les pupilles retrouvent leur juste dilatation : que voit-on alors ? Ces deux films en même temps, justement, et c’est dans la volonté de Jordan Firstman de joindre les deux bouts que Club Kid déploie toute sa richesse thématique, autant que sa logique économique. Peter est le symbole et Club Kid le film d’une marge devenue norme malgré elle, qui tente alors de retrouver à tout prix sa singularité, et donc, son identité, malgré son enrichissement pervers lors d’un bref passage dans l’autre monde. Est-ce seulement possible ? Nous sommes en Amérique, c’est un peu magique ; c’est là que ça coince d’habitude. Hors ici, le film bégaye en ce qu’il se découvre une ligne réaliste à travers la prise en charge du gamin, puis s’y tient jusqu’aux tribunaux anglais, où Peter se battra pour obtenir la garde. Et si c’était le film lui-même qui s’était réveillé d’une décennie de teuf et de MD ?
Crise de maturité
Peter s’occupera d’Arlo. Ou bien c’est le contraire — c’est pas clair cette affaire. La délicatesse de Club Kid réside dans le moment exact où il cueille ses protagonistes, celui où Peter s’approche pour la première fois d’un gouffre existentiel qu’il n’a jamais osé contempler, alors qu’Arlo en revient pour sa part, enfant ayant grandi trop vite entre un beau-père violent et une mère suicidée. S’il écoute Bjork et Elliot Smith, il peut bien apprendre à mixer avec les potes trans de son père. De quoi n’aurait-il pas l’âge ? Les normes, c’est comme les connasses qu’on croise dans la rue : on leur crie « fucking bitch ! » et ça va mieux. Enfin… passons, Peter n’est père que depuis quelques jours, il a encore le droit de faire des erreurs primaires. À mesure que les deux apprendront à se connaître, l’impératif d’une garde parentale reviendra comme un boomerang chargé de care dans la bouche du père. Il le dira lui-même, au tribunal lorsqu’il demandera de récupérer la garde d’Arlo (magnifique invention de Firstman d’ailleurs, de transformer la scène juridictionnelle en chambre mentale introspective) : lorsqu’il a récupéré cet enfant, sa vie était en chantier et bâtie sur du vide, son estime de soi inexistante. C’est par l’intermédiaire d’autrui que l’on se (re)construit et que l’on se (re)garde, que les choses que l’on construit trouvent un sens, avant même d’en faire un héritage.
Ce sont aussi les limites d’un film qui n’atteint jamais autant de hauteurs que lorsqu’il ménage les deux mondes, intégrant l’enfant à son quotidien, à son réel -18. Il apprend à mixer, passe en club en face d’une fêtarde en pleine overdose, entend les problèmes financiers que pose son existence à Peter… Lorsqu’il redevient subitement un enfant traumatisé, au parc, il se met à frapper un camarade. Papa l’emmène au psy, mais c’est à papa que le thérapeute fera le plus de bien, si vous voyez ce que je veux dire… Jeu d’inversion quasi permanent, Club Kid réinventerait presque la norme et ses curseurs. Mais c’est ici que le drame arrive, et à grand galop, quand Peter est forcé de devenir quelqu’un de sérieux et de respectable aux yeux de la loi. Finies les drogues, les partouzes et les soirées ! Peter est un homme nouveau : en couple avec le psy de son gosse, il a repris ses études, quitté le monde de la nuit. C’est au final une morale presque réac’ qui est posée sur la fête, lieu jugé éphémère par essence (une passion que l’on devrait forcément quitter en vieillissant ?), et sans nuance (on peut donc soit faire la teuf du lundi au lundi, soit ne plus jamais y foutre les pieds ?). Il n’y aurait plus d’entre deux modes de vies possible, alors que le film revendique, hurle à sa disponibilité. On pourrait être papa et gay, cool et responsable, mais la cocaïne par contre : non, c’est plus possible ? Plus Kid que Club, et l’énième témoignage d’une marge qui s’est faite bouffer par le centre dans sa quête de respectabilité. Un super film respectable sera toujours plus vite oublié qu’un mauvais film insolent.
Club Kid de Jordan Firstman, le 4 novembre 2026 au cinéma

