Critique | L’Odyssée de Christopher Nolan | 2026
Préparez-vous, il est de retour : Christopher Nolan, le plus pompier des cinéastes hollywoodiens, revient cet été pour affirmer, une fois encore, qu’il est le plus ambitieux et important réalisateur de son époque. Pour le prouver, il adapte cette fois un texte fondateur de la culture occidentale, à travers les aventures d’Ulysse et de ses compagnons, de leur prise de Troie au retour de son héros à Ithaque. Une Odyssée remaniée en grand spectacle de trois heures, plus proche du Dune de Villeneuve que du Spartacus de Kubrick, et selon les coutumes visuelles nolaniennes, à base de lumières froides, de regards ténébreux et d’un ton plus sérieux que celui du Pape.
Partons du commencement, soit un carton d’ouverture qui rappelle celui de Star Wars : « En des temps d’apparence magique… » Que cette formule se rapproche de celle d’un film de SF n’est pas anodin, tout comme l’euphémisation « d’apparence ». Nolan, connu pour sa rationalisation des phénomènes les plus magiques (Le prestige (2006), voire Interstellar (2014)), part de ce postulat pour raconter L’Odyssée : quel que puisse être le voyage d’Ulysse, il devra donner une impression de pragmatisme pour un·e spectateurice de nature sceptique. Qui plus est, un détail saute aux yeux : son décor semble très éloigné de la Méditerranée. Quand bien même un effort de fidélité a été réalisé pour correspondre avec exactitude à un cadre antique, la vision que le cinéaste se fait de la Grèce homérique ressemble plutôt aux falaises irlandaises, voire aux îles Féroé : sous un ciel de nuages et de vent, une herbe verdoyante au-dessus d’une mer bleu ciel et de lourdes roches grises… La Grèce de Nolan n’est pas la Grèce, et « la plus grande civilisation » tant vantée dans le film n’est pas celle des mythes et légendes. Ce qui d’abord nous frappe, et même atterre, c’est à quel point Nolan, si attaché à ses certitudes scientifiques, est incapable de supposer que la Grèce antique puisse ressembler à quelque chose qu’il ne connaît pas. L’Odyssée, au fond, ne lui sera qu’un prétexte pour parler du présent des États-Unis et de la culture anglo-saxonne, à l’aide d’allusions très appuyées au monde contemporain, avec tout un référentiel idéologique et moral occidental moderne. En plus de son esthétique proche d’un épisode de Game of Thrones, avec les mêmes jeux de lumière et un découpage étrangement peu rigoureux pour un cinéaste de son acabit, le récit s’avère n’être qu’une grossière métaphore de l’Amérique de Trump : Antinoos (Robert Pattinson, étonnamment peu inspiré en rival aux accents shakespeariens) et ses compagnons se comportent avec une grossièreté et un cynisme indignes de leurs fonctions, tandis que Circé, la sorcière qui transforme les compagnons d’Ulysse en cochons, est convaincue que ces hommes sont « tous des porcs violeurs », dans une évocation balourde de #MeToo.
L’éloge de la fuite
Les parallélismes ne s’arrêtent pas à ces lourdeurs et deviennent encore plus risibles quand il est question de religions et de croyances (les personnages répètent à l’envi l’expression « loi de Zeus » dans un décalque absurde avec le monothéisme chrétien). Mais peut-être est-ce là le nœud du problème, le plus intriguant et le véritable spoil d’un film dont on connaît déjà l’intrigue : L’Odyssée n’est qu’une variation du précédent film du cinéaste, Oppenheimer (American Prometheus, dans le titre de la biographie dont il s’inspire). Les deux films pourraient se penser en un diptyque sur le thème de la culpabilité du héros, portant la responsabilité d’un pays qu’ils ont pourtant contribué à rendre victorieux. Première qualité d’un film somme toute assez raté : son aspect parfois anti-spectaculaire, voire frustrant, quand il s’agit de raconter les aventures d’Ulysse. Typiquement, la scène du Cyclope, à la peau flasque et la démarche peu assurée d’un bébé, n’est aucunement un moment de bravoure ou de stratégie pour son réalisateur, d’habitude fétichiste de l’ingéniosité de ses personnages dans les Batman ou Inception. Une résignation répétée d’un épisode à l’autre par une même image : des hommes, pourchassés par le danger, fuient en hurlant vers leurs bateaux — et là encore, d’un échec à l’autre.
L’Ulysse (Matt Damon )de Nolan porte une faute fondamentale avec laquelle il doit vivre : la chute de Troie le hante comme un crime, incarné par la présence récurrente du fantôme d’une de ses habitantes (Zendaya). Le plus rusé des héros de la guerre de Troie est moins tenté de retrouver Pénélope et Télémaque qu’il n’est mû par une culpabilité à réparer. En ce sens, cette thématique du regret témoigne d’une lecture d’inspiration chrétienne que se fait Nolan d’une période bien antérieure à la Bible. Ces regrets évoquent non seulement les exactions états-uniennes commises au Moyen-Orient (Ulysse déplore que la prise de cette cité n’était qu’une démonstration de force absurde et sans fondement, comme il a souvent été dit de la guerre en Irak il y a plus de vingt ans), mais le héros croit sortir de cette honte en prêchant progressivement la bonne parole au fil de ses rencontres. Dès lors, les aventures d’Ulysse s’apparentent avant tout à un chemin de croix grâce auquel il devra apprendre de ses méfaits, dans l’espoir de croire à nouveau en la vertu de sa Civilisation, la rendre « Great Again (sic…)» Ulysse (et plus largement Nolan lui-même, cherchant une rédemption d’auteur dans l’industrie hollywoodienne) se comporte comme s’il portait le message du Christ avant même sa venue sur Terre, en apprenant le pardon à Circé contre les hommes violents, et en accusant les péchés d’orgueil et d’excès de ses compagnons, qu’ils paieront de leur vie. Cette relecture anachronique et conservatrice ne serait pas un problème en soi (elle correspond à la subjectivité de son auteur et aux normes morales hollywoodiennes) si le film ne tombait pas dans des excès ridicules à propos de la résilience du héros et de la reprise par la force du trône d’Ithaque, malgré tout. L’homme caché déguisé en clochard à la fin du film, (Ulysse ressemble à une image d’épinal de Jésus) s’avèrera être l’élu tant attendu du Royaume, mais repartira en mission dès son élection, tel un Prince qui reste sérieux en toute circonstance, selon un idéal ascétique.
Théorème en vase clos
Opérant comme un retour du refoulé, la dernière partie du film réduit en cendres tous les efforts du cinéaste à vouloir sortir de la célébration de la victoire épique de son héros. En plus d’être interminable, cette Odyssée n’a plus que pour ultime idée de faire de son Ulysse un nouveau Batman, se battant à mains nues avec Antinoos et sa mafia. Il faut croire qu’Ulysse est un homme de pouvoir comme un autre : cassant des gueules, il se démarque en fin de compte assez peu de ses rivaux, même s’il fait la charité aux pauvres… S’ajoute une autre composante à cette dernière baston de saloon : la réconciliation du père avec son fils Télémaque. Comme à la chasse, entre père et fils, ils crèvent leurs ennemis pour réparer leur culpabilité de la guerre de Troie. Voilà l’unique projet en forme de développement personnel pour que le futur roi d’Ithaque passe de figure d’homme à celle de héros. En reconstituant le noyau nucléaire familial, en vantant son exploit de n’avoir jamais trompé Pénélope comme elle ne l’a jamais trahi, on perçoit toute la bêtise de cette relecture mythologique, avec tout l’enrobage pompier de Nolan et son exaltation de l’héroïsme en individualisme.
La dernière image du film est des plus éloquentes : un flash sur le cheval de Troie brûlant en contre plongée. La kitscherie de ce plan, évoquant la fin d’une ère de mystères et d’un idéal à reconstruire, témoigne du problème suivant : on ne sait pas très bien de quel mystère, ni de quel idéal Nolan se revendique. S’il se casse les dents sur son Odyssée, c’est parce que son petit système esthétique ultra-rationaliste et clos sur lui-même l’empêche d’imaginer ce qui fait la beauté d’un mythe : son irrationalité et sa part fantaisiste ouvrant sur un horizon d’altérités. En ce sens, il n’est pas étonnant que l’imaginaire nolanien soit si hermétique à toute une dimension érotique omniprésente dans l’épopée d’Homère. L’épisode des sirènes est raccourci à quelques secondes, préférant montrer Ulysse endolori et ne succombant pas à la tentation, toujours dans un référentiel chrétien. Chez Nolan, les femmes ne sont pas uniquement perçues comme un mirage, mais restent des entités éthérées ou sages, qui partagent toutes le même leitmotiv : un même air de flûte accompagne autant Pénélope que les silhouettes des sirènes. Même avec Calypso, la relation d’Ulysse à son propre désir est évacué, liquidant tout rapport à un mystère qui restera en surface. Cette démarche est vouée à rendre toute image kitsch, comme en témoigne le plan le plus sensuel de cette histoire : l’ultime croisière de Pénélope et Ulysse vers l’horizon, dans un imaginaire qui renvoie à James Bond. Aucun esprit de « merveilleux » ne peut advenir de cette conception esthétique, symptomatique de l’incapacité de Nolan à comprendre l’altérité au-delà du système circonscrit qu’il s’est créé. N’advient chez lui que l’évidence du connu : l’impossible n’est jamais cherché. Ce pragmatisme l’empêche, paradoxalement, de penser une mythologie au présent, la moindre des choses qu’on attendrait de celui qui se pare en Homère des temps modernes.
L’Odyssée de Christopher Nolan, au cinéma le 15 Juillet.

