Article | Bilan des Vlogs d’août | 2026
Saluuuuuut les copaines,
on espère que vous allez bieeeeeen,
et bienvenue dans ce bilan des vlogs d’aoooooooût !
Au terme d’un été caniculaire, saison particulièrement creuse en matière de nouveautés au cinéma (excepté du côté des blockbusters étasuniens, nous y reviendrons), la dernière saison des vlogs d’août de Léna Situations fut, à la rédaction, le théâtre de discussions particulièrement passionnantes et agitées. Rendez-vous quotidien rituel pour certain·es, elle est quand même restée pour les autres une drôlerie éphémère, pas plus profonde que n’importe quelle autre vidéo tombée dans leurs mains par le flux des plateformes. Aussi discutable que soit l’entreprise de Léna Situations (elle l’est en bien des points), sa performativité en matière de tournage/montage nous a inspiré en retour le désir de creuser collectivement, en dix entrées thématiques et avec les outils de la critique, jusqu’aux racines de ce divertissement purement made in Internet…
- Léna pop star
Qui est Léna Situations ? Lena Mahfouf au civil, 28 ans au compteur, vidéaste de profession, elle s’est fait connaître en ligne pour ses contenus oscillant entre mode et lifestyle. Depuis dix ans, elle filme l’intégralité de son mois d’août, dont elle monte et publie chaque soir sur YouTube à 20h50 la journée de la veille. Exemple : le vendredi soir est publiée la vidéo de sa journée du jeudi. Aujourd’hui suivie par près de 5 millions de personnes sur Instagram, elle est une star de la pop culture française, qui cumule désormais sa présence à des événements légitimants (qui lui ont peu à peu ouverts les portes : les Oscars et les César, trois MET Gala à son actif, etc.), avec la poursuite de son concept phare, lancé à une époque où elle n’était encore qu’une étudiante rêvant de devenir influenceuse. Aussi exceptionnelles puissent être sa trajectoire et la place qu’elle occupe désormais, Léna Situations (la marque, le concept, la personne) s’inscrit dans tout un héritage bien connu de l’industrie audiovisuelle.
Les vlogs d’août sont à YouTube ce que Le Loft était à la télévision — la seule variation entre ces deux programmes réside dans une radicalisation ultra-violente de son concept déjà bien néolibéral. Si la télé-réalité a bousculé les codes de la célébrité à une échelle encore jamais atteintes, faisant littéralement d’inconnu·es des stars dépourvues de raison de l’être, YouTube offre à la nouvelle génération la même « chance », à la différence près que le diffuseur externalise le travail de production, de montage et de diffusion — à la charge des « nouveaux talents ». Du fordisme qui découpe les tâches de travail et les spécialise, les créateurices de contenus redeviennent alors multitâches – des artisans, artistes à part entière après tout. Sauf qu’à terme et à l’échelle de Léna, cette image n’est plus tenable : du petit créateur à qui il suffit de prendre une caméra pour se lancer, la « logique du marché » devrait plutôt les conduire à de la sous-traitance. Mais pour conserver son aura de créatrice et maintenir sa proximité avec une audience moins riche, elle a trouvé une parade : inclure dans un procédé méta-filmique le processus de création lui-même, et donc faire participer en guest les collaborateurs, qui, le plus souvent, sont ou ont toujours été des ami·es. Aux séquences où Léna se filme en train de faire le montage, s’ajoutent pour cette dixième saison et pour la première fois Théo au short rouge (son community manager), aux côtés des traditionnel·les Solène (l’amie d’enfance et copine de vlog depuis le tout début, devenue entre-temps la RH du pop-up), Chadia (dont on ne comprend pas bien la place dans l’entreprise Léna, mais on sait qu’elles sont devenues copines après avoir été collègues), Marcus, Bilal etc. Chaque épisode mêle ainsi profondément l’intime et l’entrepreneuriat de soi, étant donné que l’on mesure désormais à quel point nos vies, et la leur en particulier, sont intriquées dans nos relations de travail. Alors, autant gagner du temps et du contenu en se filmant travailler « tout en s’amusant ».
Comme Loana, Léna Situations est devenue une star à la sueur de sa puissance d’attraction parasociale (elles sont toutes deux indéniablement attachantes). Mais à la différence de Loana, Léna Situations s’est faite toute seule, « en indé’ », et dieu seul connaît la valeur de ces discours méritocratiques aux yeux des décideurs. Comme Britney Spears puis comme Loana après elle, la starification échappe aujourd’hui à Léna Situations. Son apparence, son engagement politique, ses relations amoureuses sont parcimonieusement scrutés par l’ensemble de la sphère médiatique. Versailles fait son grand retour : nous avons fait de vous des reines, vous nous devez l’absolue perfection. Inexistante en soi, impossible à tenir dans l’absolu, incohérente avec les conditions matérielles de fabrication de nos pop stars contemporaines : pourquoi demandons-nous l’extraordinaire aux personnes ordinaires que nous avons érigées en pures déesses ? Depuis leurs cages dorées, elles nous racontent leur malheur, et les meilleures le monétisent dans des livres ou avec des partenariats de marques. C’est aussi cela d’être une pop star : l’abolition d’absolument toutes frontières et distances, où tout devient un sujet aussi rémunérateur que destructeur.
Quoi qu’elle fasse, la pop star passionne. À chaque période son intérêt particulier : il y avait la vie d’avant, puis la période de starification, et désormais la jouissance de ce statut, « la vie d’après ». Les vlogs d’août documentent cela, s’inscrivant ainsi dans la lignée de ces œuvres sur le temps qui passe (Richard Linklater ?). Il y a dix ans, Léna n’avait pas le même agenda (elle a créé les vlogs d’août pour échapper à l’ennui parisien du mois estival), ni le même budget (son succès l’a poussé à augmenter la musique de son générique d’un « Well, now, I’ve got some money, but… »). Les plaisirs ont varié, et nous avons été témoins de cela, de sa documentation en direct. Nous avons vu Léna Situations grandir et « réussir », et l’intérêt voyeur d’alors laisse aujourd’hui la place à la nostalgie rétrospective d’une époque révolue. Revoir ces vlogs d’août, ce sera faire le constat d’une évolution de la langue, ses procédés humoristiques et tics de l’époque, une manière de se tenir devant la caméra, d’interagir avec elle. Le constat vaut aussi pour Léna elle-même : la starification change le contenu des vlogs d’août eux-mêmes. Avoir de l’argent lui permet de monter en gamme (cette année à Mykonos, elle prend la chambre qui la faisait rêver il y a sept ans), mais aussi de pousser dans leur maximalité ses divertissements. On peut aller à Aquaboulevard, on peut se marrer au bord de la piscine, mais Léna privatise le premier et achète des costumes et des bombes puantes en bonus du second. Derrière la prétendue spontanéité du vlog se cache toute une pré-production, dans le seul but de maximiser chacune des situations. Une spontanéité anticipée, donc ? Tel est le secret du sortilège de la pop star, qui conserve le chimérique sentiment d’universalité par tous les moyens, mais surtout les plus inaccessibles.
- Léna de Friends
Dans cette dixième saison en particulier, Léna propose à son audience toute une théorie : et si les vlogs d’août étaient en fait un remake de Friends ? Les deux émissions sont une série en dix saisons avec des épisodes d’une durée allant de 15 à 30 minutes, bâtie sur un quotidien « réaliste » avec des personnes qui entrent et sortent de la vie des personnages principaux, comme dans la vraie vie. Dans sa vidéo publiée le 30 août dernier, Adam Bros étudie rigoureusement leur comparaison, et touche à un véritable vertige teinté de malaise : quelle est la part d’impensé derrière cette analogie ?
Derrière la blague d’une vie vécue comme une sitcom, celle-ci fait état d’une manière bien précise et autoritaire de regarder ces vlogs. Si son entourage est transformé en personnages, ils doivent impérativement virer à la caricature pour dégager des persona fortes et reconnaissables, auxquelles on s’identifie ou non. Il en va ainsi de Marcus-qui-pleure-tout-le-temps, Solène-la-pote-parfaitement-organisée, Bilal-toujours-drôle-et-prêt-pour-les-400-coups, etc. Processus douteux, puisqu’il invite à voir et juger des personnes réelles sans le filtre protecteur de la fiction. Quand on dit détester untel, on méprise à la fois la personne et le personnage. C’est aussi la contradiction d’une telle entreprise, dans laquelle Léna prône systématiquement la spontanéité alors que sa démarche se rapproche surtout de celle d’une showrunneuse.
- Léna autofiction
Le journal intime à vocation publique est une incohérence que les auteurs ont toujours pratiqué depuis leur personnalité publique. Avec YouTube, l’algorithme a fini par disrupter cet ordre des choses : exposer sa vie d’anonyme sous forme de vlog peut, au fil du clic, faire émerger en nous une intimité créée pour le public. Dès lors se pose la question centrale du genre de l’autofiction : qu’est-ce qui fait récit ? Qu’est-ce qui mérite d’être raconté ? Évidemment, cette interrogation est mal formulée et le talent d’un écrivain s’inscrit justement dans sa capacité à faire récit de tout bois du feu de sa plume.
Pour Léna, c’est un choix en deux étapes : quand sortir la caméra ? Que choisir de garder pour le montage ? Double question autour de ce qui fait moment. Le journal, filmé ou non, est par nature de l’autofiction dans la mesure où cette double décision existe. Cette saison des vlogs d’août est au plein cœur d’un dévoilement spectaculaire des processus d’écriture d’une scène dont l’autrice avait pourtant promis « je vous jure les vlogos, c’est pas scénarisé, on dirait, mais c’est la vie, elle a un plan prévu pour moi. ». Le fameux « tu vas garder ça au montage ? » revient sans cesse dans la bouche de ses amis qui désormais deviennent aussi sur-conscients de l’instant. Elle ne se contente pas de garder lesdits passages, elle récupère également ces moments participatifs où le choix se forme, soit par provocation soit par boutade.
Néanmoins, le choix de la matière qui n’est pas si brute ne fonctionne pas sans un travail de mise en récit formel. La question du ton se pose : poétique, rêveur, divertissant, moqueur, etc. D’ordinaire, il s’impose avec l’humeur de l’autofictionnée et la musique qu’elle lui associe. Nostalgique quand elle prend du recul sur la fin de son futur format, ironique dans les moments où elle intègre la critique négative qui lui est faite (le running gag de Léna privatisation), poétique lorsqu’elle pense à regarder un peu la nature et la ligne d’horizon. Là où l’autofiction est puissante, c’est lorsque ce qui fortifie son quotidien et ses amitiés d’un passé en commun (ce qui passe par des private jokes, des références internes à cette saison ou aux précédentes, notamment à partir du générique édifié littéralement au rang de petit cabinet de curiosité, de boîte à souvenirs) devient un fil directeur de sa vie et de son écriture. Ainsi de son appartement vidé de ses meubles pour le spectacle organisé à Bercy, qui reste l’image la plus puissante de son concept phare, la plus belle métaphore de l’autofiction : vider sa chambre à soi, pour l’édifier en décor du spectacle de sa vie.
- Léna DJ
On aura beau faire le tour de la pauvreté de son geste cinématographique, Léna n’en demeurera pas moins l’inventrice d’une forme. Dans la précipitation imposée par les délais, le montage trouve à ses meilleures heures une certaine fraîcheur, par exemple lorsqu’une séquence mal coupée apparaît deux fois d’affilée, l’instant de quelques secondes. Léna, reine du scratching. Dans un épisode, elle présente ses excuses à son audience : les publicités qui entrecoupent le visionnage d’un épisode ne sont pas de son fait. Elle ne gagne pas d’argent sur ces vidéos (enfin… par l’intermédiaire de leur monétisation), contrairement aux ayant droits des musiques qu’elle utilise, qui bombardent son contenu de réclames. Il faut en conclure que Léna regarde toujours, et avec autant de naïveté que d’égoïsme, son contenu : elle veut d’abord qu’il lui plaise à elle et lui rappelle le parfum, la playlist, les visages de chaque été de sa vie. C’est un fait suffisamment rare pour être souligné : la musique, et en majorité la pop (évidemment), jaillit avec une récurrence ultra-réaliste dans la vie filmée de Léna Situation, d’une manière complètement absentée au cinéma en raison des coûts fixés par les ayants droit. Dans ses vidéos, on voit par son utilisation des musiques de Jul ou d’ABBA ce que cela peut signifier d’écouter en boucle un morceau ou un artiste, au point qu’il nous fasse penser plus tard à une époque ou des instants bien précis.
En ce sens, un morceau est devenu l’emblème de la saison et de ce procédé. Alors que Léna est supposée toucher de l’herbe à la campagne, elle reçoit des messages de ses amis en train de s’amuser en boîte, à Paris. Une idée lui vient ; par réflexe, elle tourne la tête vers la caméra. Le lendemain, elle souligne instinctivement cet instant en faisant un ralenti sur son visage qui se tourne, tandis que démarre Right Round de Flo Rida. Déjà entendu à de nombreuses reprises dans ses vlogs lors d’instants festifs, le morceau devient alors le symbole d’une débauche, d’un partons-en-vrille, d’une fête éphémère et d’un plaisir de tous les instants qui l’emportera toujours sur n’importe quelle critique. Justement : à la diffusion de cet épisode, nombreux seront les internautes à critiquer la déconnexion de Léna, qui abandonne un endroit magnifique au milieu de la nuit et en payant une course UBER indécemment longue, pour retrouver ses amis en soirée — événement très commun, dont elle aurait pu se passer pour une fois.
- Léna pense-t-elle à Gaza ?
Et si oui, combien de fois par jour ? À quelle fréquence est-ce suffisant ? Quel montant de don pardonnerait sa mauvaise fréquentation ? Devrait-elle engager une personne pour vérifier la propreté politique de tous ses partenariats ? Quelle connaissance du conflit faut-il pour porter un pin’s pastèque ? Quelles sont les obligations politiques ou morales d’une voix qui porte dans l’espace médiatique et auprès des jeunes ? A-t-on le droit de ne pas être trop politisé ? Et le droit à être trop politisé, il existe ? Suivre sur Insta, c’est cautionner ? Peut-on raisonnablement ne pas savoir ?
La présence à l’arrière-plan des vlogs d’août d’une défenseuse notoire d’Israël et son armée ont lancé une polémique à vaste échelle, remontant jusqu’aux élu·es politiques et autres médias en quête de scandale. De manière plus générale, la question de la présence ou de l’absence de la politique de la vie de Léna Situations se posait déjà chez nous avant cet épisode : quelle est la part de hors-champ de ces vlogs ? Les influenceurs parlent-ils de politique à table ? Devenus les célèbres ambassadeurices de la « culture du vide » aussi jeunes, quel est leur degré de politisation ? d’intérêt pour l’actualité ? Que coupe Léna au montage et pourquoi ? Si l’on s’en tient à ce que l’on voit, Léna et son groupe ne parlent jamais de politique ou d’argent (ou alors avec Mayadorable : sur le ton de la blague, donc), ne font jamais de blagues border, ne parlent jamais de cul ou de sujets intimes qu’ils voudraient garder pour leur seule sphère privée… Le hors-champ existe donc. Forcément, nécessairement. Mais quelle est son étendue ?
La beauté naïve du vlog d’août réside pour partie dans la capacité de Léna à verbaliser sa perpétuelle remise en question, sur à peu près tout et rien. Lorsque nous grandissons en silence, à coups de chocs et prises de conscience successives, deux modes de maturation orientés vers l’intériorisation donc, le silence prime. Léna exprime tout (le vlog « IL FAUT S’OCCUPER DE SON C** » où elle réalise qu’elle prend plus soin des autres qu’elle-même) aussi aisément qu’elle n’exprime rien (le vlog précédent « LA CULTURE DU VIDE »). Si Léna est aujourd’hui beaucoup critiquée, sur Twitter notamment comme elle le souligne elle-même, tous les sujets ne reviennent pas pour autant dans les vlogs suivants. Elle peut mettre en scène son choc lorsqu’elle découvre les photos volées par les paparazzis de son escapade à la mer avec un homme encore inconnu des médias (il apparaît pourtant dans les vlogs et ne présente visiblement aucune intimité avec Léna, laquelle demandera dans le vlog du lendemain pourquoi ils prennent ces photos alors qu’elle montre déjà tout chaque jour). En revanche, la Palestine ne sera jamais mentionnée à la suite du scandale.
Sur la politique, ça coince de longue date chez les influenceurs et les influenceuses. L’argument derrière, c’est le risque de se mettre une partie de son audience à dos. Mais surtout, de perdre la confiance des sponsors. Il faut d’abord voir dans cette spirale dépolitisante le regard que porte une industrie sur la politique : c’est d’abord un paramètre marketing. Comprendre : si ça pouvait rapporter des gros sous, les marques soutiendraient certaines positions et en combattraient d’autres. Conclure : le marché n’est pas imperméable à la marche du monde, mais plutôt au courage qu’il suppose. Appliqué à Léna Situations, le raisonnement devient aussi, forcément, cynique. Léna n’est pas une politisée revendiquée car cela n’occupe, au maximum, qu’une place marginale dans sa vie. Au mieux elle invitera à ne pas voter pour l’extrême droite en mai prochain. Léna pense sûrement à Gaza, mais elle pense encore plus à faire du vélo et rire avec ses copaines. Quelle que soit la véracité de cette hypothèse, nous savons aussi que Léna a plus pensé à Gaza en août qu’en juillet.

- Léna memory
Plane un sentiment de solitude presque maladive sur cette dernière saison. S’il y a culture du vide, c’est celui que semble traverser Léna en cet été 2026, prise entre deux vies, une qui n’a pas tout à fait fini, et une autre qui tarde depuis trois ans à commencer. L’appartement dans lequel elle revient ponctuellement entre deux destinations est très peu habité, si ce n’est par une accumulation de vêtements sales déposés en vitesse pour reconstituer une valise renouvelée. Cette année, elle a vidé sa bibliothèque et ses étagères pour remplacer les anciens souvenirs de sa vie avec son ancien amoureux pour laisser place à ceux qui vont advenir avec ses amis cet été. Ce vide est circonstanciel, celui de l’émergence d’une nouvelle étape, dans la continuité de la vie qu’elle a toujours menée. Le générique comme musée imaginaire déclare officiellement : « ma caméra est la grande collectrice du souvenir » qu’elle insère dans une capsule-vidéo, qu’elle déterra dans dix ans pour que son « coucou les enfants » leur soit enfin directement adressé. Elle leur fera néanmoins un lègue auquel toute la France n’aura pas déjà profité. Une carte postale venue d’une carte postale. Mais c’est aussi une mémoire aux différentes couches, un palais mental dans lequel elle erre sur les traces de sa jeunesse, de sa vingtaine bientôt révolue, une révolution pour n’importe quel individu. Alors, comme une vieille chanson qui marque sa période, vieille comme le seront les tubes que Léna instaure comme la playlist de son été, et qui nous y feront penser, dans quelques années, à cet été-là, nous ne pouvons nous empêcher de le chanter, son refrain.
- Léna déconnexion
« On ne rigole pas avec toi, on rigole de toi » est un tweet que l’on peut lire après la publication d’un clip extrait du vlog vingt-sept (goguenardement intitulé « J’AI PRIVATISÉ LE ROSE FESTIVAL »), où l’on voit Léna (et Bigflo) au Rose Festival de Toulouse. Chaque vlog – et ce depuis des saisons – suscite son lot de réactions indignées et amères sur Twitter. Dans ses commentaires YouTube, l’ambiance est autre, on la qualifierait de « bienveillante », qui veut du bien. En somme, + = +. Les deux sons de cloche affectent l’influenceuse qui s’appuie constamment dessus pour créer le fil narratif du montage de ses vlogs. Ses conditions matérielles d’existence filmées et montées dans ses vlogs de manière « artisanale » montrent clairement sa déconnexion et son ethos bourgeois dans son rapport à la propriété (on aura suffisamment glosé sur Léna privatisations) et à la fois, elle et les autres personnages de la saison 10 demeurent plus que jamais connecté•es aux réseaux.
Elle lit les commentaires même si elle annonce avoir supprimé Twitter. Pourtant, elle est bien au fait de tous les reproches adressés. Ainsi, dans la chronologie des vlogs, le constat est sans appel, il y a toujours une réponse à une réflexion malveillante par rapport à sa déconnexion qui interroge dans sa dimension éminemment parasociale (voire trans-parasociale) de son dispositif : elle s’adresse à la caméra, brise le quatrième mur de cette sitcom wannabe friends. Le dialogue n’est jamais vraiment rompu entre les deux écrans. Au début du mois, elle privatise AquaBoulevard pour la seconde fois en réalité, et dans un contexte caniculaire, si besoin est de le rappeler. Léna retourne la situation et la privatisation devient un running gag au cours de la saison au point même d’être le hook de l’épisode 27.
Dans ce théâtre de la « vraie vie » où l’on sait inéluctablement que la fin approche, Léna instaure une pesanteur comique dans ce qui s’apparente à une tragédie, en 31 épisodes ou 10 saisons. Le propre d’un mois qui se finit, et avec lui l’été et les vlogs d’août. Cela passe par le comique de langage et un sociolecte particulier (« ma vie », « les filles », « guys », « mon cœur », etc…) partagé par son entourage – les girls et les gays, et sans doute les vloggos. Au début de la saison, Léna a partagé ses angoisses liées notamment à une rupture (trop) médiatisée. Et tout au long de la saison elle y répondit par le jeu et le rire – une insouciance qui n’a fait qu’accroître l’écart avec ses commentateur•ices tantôt frustré•es, tantôt trahi•es, mais souvent précis•es (si l’on ôte les réflexes et réflexions sexistes et racistes). Effectivement, Léna ne vit pas comme nous, malgré les potes et les rires. Elle nous conforte dans l’illusion de proximité et de transparence, mais ses angoisses ne seront jamais économiques. Oui, elle a le blues et son âme vague. Freud disait justement que le jeu et le rire permettaient à un « je » infantile de prendre ses distances avec les angoisses, et c’est peut-être une des raisons fondamentales qui expliquerait le succès des vlogs d’août, qui au-delà de l’identification par le dispositif de mise en scène de soi, s’adressent à des angoisses existentielles et universelles liées à une perte de légèreté dans un monde pesant. Cette saison, elle savait que tout finirait par finir, et qu’il lui fallait conjurer le sort. Léna rigole avec ses ami•es, avec nous et sans nous, malgré nous. Parce que rire est le propre de l’homme.
- Léna docteur
On voit mal les vlogs d’août avec les lunettes de la critique. On repère les défauts, le cynisme, l’opération mercantile. On travaille contre les vlogs, à la recherche d’artificialité quand ils prônent la spontanéité et en politisant leurs modes de vie dépolitisés. Mais si, par mégarde, l’œil du critique en venait à s’amuser devant ces vidéos, il faudrait aussi rappeler l’amusement décuplé (car si rare), qu’il procurerait.
Vous voulez pas arrêter d’être pédants pour une fois !? Poser votre cerveau et juste kiffer ?!
Non, bien sûr que non, nous ne savons pas, nous ne comprenons pas ce que cela peut vouloir dire de « poser son cerveau ». Vous n’avez pas peur que quelqu’un reparte avec ? Genre, ceux qui justement vous ont demandé de le poser ? Et si ils vous avaient demandé de sauter d’un pont, vous l’auriez fait ? Peut-être que quelques fans de l’influenceuse auraient hésité. Leur bêtise qu’on leur prête témoigne aussi d’une impossibilité, d’un dialogue rompu entre elleux et nous, tels deux étrangers échangeant dans deux langues différentes. Mais nous n’avons pas besoin de comprendre leurs mots pour voir dans leurs yeux les paillettes, le frémissement, la joie réelle que leur procure Léna. C’est comme ça, nous n’y pouvons rien.
Et même si c’était le cas, on ferait quoi ? leur ôter ce bref instant de joie quotidienne ?

- Léna toute l’année, parce que les vlogs c’est tous les jours
Five Year Diary, Anne Charlotte Robertson, 1981-1997
La Pudeur ou l’impudeur, Hervé Guibert 1991
As I Was Moving Ahead, Occasionally I Saw Brief Glimpses of Beauty, Jonas Mekas, 2000
Le Filmeur, Alain Cavalier, 2005
A Cross the Universe, Romain Gavras et So-Me, 2008
La chaîne YouTube de David Lynch
No home movie, Chantal Akerman, 2015
Apolonia, Apolonia, Lea Glob, 2022
Maman Déchire, Emilie Brisavoine, 2025
Je suis déjà mort trois fois, Maxence Vassilyevitch, 2025
- Léna conclusion
Le dernier épisode de l’émission intitulée « Les vlogs d’août » se termine par Léna dans son salon en pyjama. Comme souvent avec les feuilletons, la justesse de sa fin est commentée, sous-pesée à l’aune des émotions ressenties. Est-ce que c’était assez ? Fidèle ?
Pour l’être à elle-même, Léna finit là où elle a commencé – le salon est à peine plus grand. L’heure du dernier bilan est arrivée. Si pendant 10 ans elle réagit aux commentaires des vloggos, se justifie ou s’explique, ici, le dernier épisode appelle à un exercice conclusif, et des remerciements en bonne et due forme. Problème : Bercy a eu lieu hier. Second problème : Bercy était écrit.
La condition de la spontanéité de Léna tient au montage, au différé. C’est parce que Léna est une monteuse qu’elle se permet tout devant la caméra, qu’elle permet tout à ses pairs. Un impair ? Elle coupera. Le trop ridicule ou le trop méchant ou le trop cynique ou le trop d’argent disparaîtra. Bercy était en direct. Pas le droit à l’erreur. Après 10 ans de spontanéité remodelée au montage, impossible de ne pas tout contrôler de la marque qu’elle est devenue. Le discours de remerciement ? Écrit. Comment je le sais ? Car elle le répète deux fois – à Bercy et devant sa caméra.
Ce qui attriste dans cette fin « retour aux sources + ton spontané », c’est de sentir que Léna récite son texte de la veille. Est-ce que cela annule sa véracité ? Non. Pourtant, ce sont peut-être les 20 minutes de toute l’histoire des 310 épisodes qui flirtent le plus avec la fiction. Léna joue Léna. Léna joue Léna une dernière fois parce qu’au fond, une fois le Bercy écrit (et revendu à France Télévisions pour 1,4 millions d’euros), les vlogs d’août, c’était déjà fini.

