Un divertissement modeste

Critique | L’âme des guerriers de Lee Tamahori | 1994

Il n’y aura, pour qui regarde en 2026 le film à la loupe formaliste, pas grand chose d’autre à se mettre sous la dent dans L’âme des guerriers qu’un divertissement modeste. 

Quand même, le détail d’une scène peut faire mentir cette assertion. Passé une séquence d’ouverture et son générique, le film démarre par une longue scène de séduction entre un homme (Jake) et son épouse (Beth), laquelle se transforme vite en une scène de sexe avorté : depuis la table de cuisine qui allait voir se consommer l’amour, l’assignation sociale reprend ses droits. Le gars s’est fait virer de son travail, il en tire deux mots entre les baisers, mais la conséquence est directe : parce que ça la fait réagir, qu’elle perd toute excitation, et s’inquiète soudainement pour leur avenir comme couple et comme famille… Jake préfère surtout faire comprendre à Beth que c’est elle qui casse l’ambiance. Il l’insulte à demi-mot, et sort en claquant la porte d’un coup franc. Cette scène d’à peine cinq minutes est au diapason de tout un film qui ne semble s’inquiéter ni de subtilité, ni de sophistication formelle, mais dont le souci d’efficacité se double d’une aisance à la démonstration politique. La séquence n’est faite que de quelques plans, convenablement fabriqués, et dont les usages sont sans exception de faire suivre le déplacement de différents corps dans l’espace très restreint d’une cuisine familiale. Le premier mouvement est celui d’un homme massif, musclé, dans les canons virils d’alors (pour ne rien enlever à l’effet boeuf de cette scène, son interprète Temuera Morrison est particulièrement beau), qui du fait de ses bras chargés de fruits de mer amène dans son sillage ses trois jeunes filles et son fils aîné. Tous sont heureux d’avoir à disposition une denrée qu’on devine précieuse, ni luxueuse ni quotidienne. Le père est dans son rôle, nourricier ou plutôt chasseur. Les gamins ont très vite fait de sortir jouer, tandis que le couple s’attarde dans la cuisine, au profit on l’a dit d’un moment d’intimité empêché ; lorsque Jake sort de la maison, tout mouvement avec lui s’arrête : le plan est fixe, le corps qui reste est gelé, seul et tremblant.

Cette première séquence est le préliminaire à une autre, centrale et d’une violence inouïe (pour qui évoque un souvenir du film, c’est « la scène »), elle-même à l’origine d’une suite d’enchaînements tragiques qui offre au film toute sa structure narrative. Et elle possède un appendice, clé de compréhension précieuse pour le spectateur qui découvre le film trente ans plus tard, et par lui rien de moins que le cinéma maori : une altercation entre deux policiers, seuls blancs au casting, et qui ramènent au bercail la marmaille qui s’était échappée. Et le fait colonial, qui ne s’énonce pas tel quel dans le film, surgit une deuxième fois lorsqu’il s’agira pour les personnages de faire un deuil : comment enterrer nos proches près des leurs, dans des terres expropriées ? Chaque scène du film possède un tel appendice, comme un geste d’empathie qui cherche à justifier la violence des siens par sa généalogie. 

Oui, L’âme des guerriers est un divertissement modeste, et ça en est sa grande vertu. Parce que dans son absence de sophistication, sa ligne narrative droite mais finement ouvragée, sa saillie politique claire, le film est le récit d’un amour. Tragique, abusif, violent : il n’empêche que pour qui a vu le film, c’est bien cette histoire-là qui a le dernier mot.

L’âme des guerriers de Lee Tamahori, ressortie au cinéma le 2 septembre