Ronds comme une queue de pelle

Critique | Wake in Fright de Ted Kotcheff  | 1971

S’il y a bien une question de cinéma que peut se poser Ted Kotcheff en convoquant la brouille de temps et d’espace que procure l’ivresse, c’est la manière de filmer l’insularité. Une Australie née de renégats, qui tente d’ouvrir son territoire habité au-delà des côtes vers des contrées plus hostiles (qualifiées d’outback, poétiquement révélateur de sa position), des villages circulaires isolés autour de la seule ligne de train du pays, un patriarcat refermé sur lui-même jusqu’à l’homoérotisme. John Grant est instituteur, presque déporté par son administration dans un village fantôme, composé d’une école, d’une gare et d’un bar, pour enseigner à une classe unique composée des quelques enfants encore présents. Alors que les vacances de Noël lui permettent de regagner le centre de sa vie à Sydney, c’est-à-dire sa petite-amie pleine de la fraîcheur de l’océan de la côte, il se perd sur le chemin de l’alcool.

La mise en scène est catégorique : il n’y a qu’une possibilité de concevoir le regard lorsque l’on habite dans un espace doublement invisibilisé par une marge géographique et politiquement construite. Il ne peut être que circulaire, dans une tentative de relier un point A à un point B, effort désespéré car il ne peut s’accrocher à rien, et finit par faire un tour infini sur lui-même, jusqu’à ce que le tournis entraîne la chute des corps. Alors, si les hommes condamnés à peupler une terre loin de la leur sombrent dans l’alcoolisme, ce n’est pas tant par goût de la débauche que parce qu’ils sont coincés dans ce mouvement limbique où le temps et l’espace finissent par disparaître dans la chaleur aveuglante et dans l’attente d’un lendemain libérateur qui ne viendra plus. La première séquence est ainsi à l’image de tout le film : des jeunes gens de tout âge dont on pourrait croire que le futur est là les bras ouverts, incarné par l’institution scolaire, l’oeil torve, les traits déjà ridés par la poussière et la sueur, silencieux, en suspens, dans un panoramique qui se termine sur la figure de John. L’immobilisme étrange de la salle de classe est brisé par le retentissement de la sonnerie qui marque la fin de l’école – le seul marqueur du temps qui passe, encore organisé et maintenu dans ce lointain par la société – alors le brouhaha et le chaos visuel se remettent en place. Et pourtant, cette débauche d’énergie soudaine semble artificielle, dans ce climat invivable, comme si l’on avait réveillé de sa torpeur ce qui aurait dû rester dans son marasme. Bouger demande un tel effort…

La masculinité comme antipode

D’une réalité sociale de l’état contraint de colonie qui a donné naissance à l’Australie telle qu’on la connaît aujourd’hui et dont John et ces petits villages reculés dans le désert sont les descendants, Kotcheff ne se contente pas de constater la misère émotionnelle de la vie de ces travailleurs qu’on ne voit jamais vraiment travailler (le docteur se vante précisément de ne l’être qu’à ses heures perdues, quand il n’est pas occupé à boire). Il en montre toute la violence qui prend prétexte de la marginalité vis-à-vis de l’état civilisé pour laisser libre-court à une autre forme d’insularité choisie, le patriarcat et la misogynie dans toute l’ampleur de sa détestation de l’autre que soi, de l’extérieur pensé comme hostile, femmes comme kangourous (dans une séquence folklorique dont la débauche de violence est devenue culte). À l’instar du jeu de hasard qui ruine John autant financièrement que psychologiquement dans son premier soir de beuverie où le contrôle de sa consommation d’alcool saute finalement, ces hommes ne vivent que selon la loi verticale du pile ou face, dans un binarisme grégaire où tout ce qui n’est pas du côté de ma mise est un adversaire, y compris ceux qui refusent l’hospitalité offerte autour d’un verre d’alcool, puis deux, puis trois. Et pourtant, au principe du regard circulaire de l’ivresse est bien l’horizontalité d’un chemin de vie dans laquelle la foi a disparu, remplacée par la petite monnaie à laquelle on s’en remet pour vivre au jour le jour des nuits sans lendemain.

Et c’est bien en cela que le thriller psychologique n’a ici pas besoin de zones d’ombres pour fonctionner (il fait soit plein soleil, soit pleine nuit, l’entre-deux n’existe pas) : le ressort de l’angoisse repose sur l’impossibilité de sortir du mouvement circulaire qui fait vriller les corps et les âmes. L’absence du temps – qui naît de l’impossibilité d’arrêter son regard sur un point précis dans l’espace transformé en absolu horizon – est plus terrifiante que l’intrusion de la mort quand l’on s’y attend le moins. La durée est plus fatale que l’instant. Ils ne sont déjà plus que poussière.

Wake in Fright de Ted Kotcheff, ressorti au cinéma le 2 septembre