Ainsi soit-elle

Critique | Ben’imana de Marie-Clémentine Dusabejambo | Un certain regard

De loin, c’est-à-dire tout autant depuis une hauteur que depuis le présent, d’innombrables grands arbres feuillus gorgent le cadre du premier plan de Ben’imana, façon d’entrer pudiquement en ces terres rwandaises, ensanglantées par le génocide des Tutsis de 1994. Court enchaînement de plans similaires et un panneau introductif qui contrairement aux conclusifs n’alourdit pas ce qui est survenu filmiquement. Il précise le contexte et laisse advenir. Très vite, nous observons un sens du cadrage précis, qui ne semble suivre aucune règle, se laissant instinctivement aller d’un bord à l’autre des espaces. Ben’imana se veut calme, intense mais calme, abondement dense. Il est le premier long-métrage de Marie-Clémentine Dusabejambo et se passe en 2012, dix-huit ans plus tard, et suit Vénéranda, sa sœur et sa fille. Deux d’entre elles vivent avec les traumatismes de l’événement ; l’autre n’était pas née. Par ces trois femmes, Dusabejambo filme un pays attelé à son histoire, les tribunaux populaires qui se sont mis en place comme une nécessité collective. C’est un lieu de couleur où coexiste l’obscurité enfouie, abyssale.

Des couleurs, la cinéaste en harponne dans les couchers de soleil orangés, les murs des maisons bariolées, les vêtements qui – d’un plan très beau sur un horizon perdu – sèchent, étendus à en recouvrir tout ce qu’ils impliquent. Car ce sont ces attributs qui, plus tard, seront retrouvés enterrés, restes des corps perdus, ensevelis dans le sol, parmi les ossements invisibles de l’horreur. Mais ces linges ne sont pas la seule manière de dissimuler (tout en l’accentuant, en l’actant réelle, concrète) la profondeur des champs, puisque la cinéaste recourt régulièrement à différentes amorces (humaines ou végétales ; épaule durant les procès, hautes herbes en dehors) qui provoquent quelques sur-présences indéplaçables, histoires et racines coincées sur ces terres. Ainsi sont les distances.

Des familles

Alors malgré certaines maladresses de premier film parfois grossières (scénaristiquement (comme la révélation du père de la fille de Vénéranda) ou symboliquement (comme le décor des murs de la tante qui, plein de gribouillages psychotiques, grossissent ses traumatismes)), parfois touchantes (rythmiquement (comme le ralenti d’une bambine qui court) ou auditivement (par l’artifice sonore chronique d’un cœur qui bat)), Ben’imana laisse sa propre forme s’étendre, arborer son déploiement. Elle ne ressemble à rien, elle n’emprunte pas. N’innovant pas non plus, c’est une mise en scène instinctive, presque spontanée, qui par elle-même se surprend. Elle déroute, elle perturbe, elle n’a pas peur de ses écueils.

Marie-Clémentine Dusabejambo souhaite ouvrir des pistes encore incertaines sur les thématiques de l’histoire, son histoire, la famille, ces grandes marottes qui pèsent et agitent les consciences individuelles et collectives. Elle montre la famille comme bloc central, espace de compréhension, voire d’incompréhension, et donc espace de paix et d’ébranlement. « Tata, tu es pire que maman » dira la fille enceinte qui, chose apprise, échauffera les parentes. Cette cellule fondamental qui transmettra l’histoire provoque ainsi la continuité malheureuse des traumatismes intergénérationnels du génocide (les dommages se diffusent de mère à fille, l’histoire coule tout). Mais pour la fille, il y a le besoin de tourner la page. Or, pour les deux autres femmes, il y a le besoin d’y retourner et de trouver justice et guérison. Ainsi sont les contraintes.

Des sentences

Par ces trois femmes, les punitions et les pardons se trouvent tous deux accablés de limites. Apprenant que sa fille est enceinte, la mère veut la punir, elle qui soutient déjà les procès populaires qui contiennent justement toutes ces interrogations envers ce que devrait justement être la procédure – punir ou pardonner. Elle est prise dans un flux punitif qui s’empile et se concentre dorénavant partout. Certaines situations confondent les clartés et rendent obscures les façons de paradoxalement sortir de l’obscurité originelle.

Ben’imana avance les nécessités non pas de pardonner mais d’apprendre à s’écouter. Tout le long du film, les atrocités du génocide sont transmises uniquement par les mots – les images hantant uniquement celleux qui les ont vu·es, nous ne saurions les voir. Le procédé implique de ne pouvoir guetter les traumatismes que par les dires, ou par les corps et les visages de celleux qui les racontent. Parfois, de très gros plans des visages donnent accès aux larmes, aux regards dévastés, dévorés de l’intérieur. Parfois aussi, des plans plus larges laissent les corps entiers des trois femmes prendre l’espace. Elles sont ainsi ; troncs droits tels de grands arbres et corps malmenés, perturbés par un flou qui les dépasse et qu’elles aimeraient surpasser. Et que ce soit la fille qui subit cette histoire qu’elle n’a pas vécu ou que ce soit ses deux parentes qui subissent l’impossibilité de l’apaisement, ces trois femmes ont la force de tenir en vie, de chercher des issues aux affres de l’existence. Leurs vies sont au dedans comme au devant ; ainsi sont-elles.


Ben’imana de Marie-Clémentine Dusabejambo, prochainement au cinéma