Fête entrer les accusés

Critique | Once Upon a Time in Harlem de William et David Greaves | Quinzaine des cinéastes

Il était une fois, en Amérique, mon beau souci, la promesse d’une nouvelle vie, d’une histoire qui serait grande, une Histoire donc, dans laquelle j’aurais enfin voix au chapitre. Mais comme seule la tragédie est éternelle, et la lutte un beau métier de tous les instants, les échecs du vieux continent voyagèrent eux aussi dans la cale du Mayflower. Alors pendant que la grande Amérique se racontait dans les médias de masse naissants, les vraies stars, les nôtres, nos icônes à nous et à pas grand monde, elles prennent l’apéro. Comme vous ce soir, comme nous chaque soir, ces gens, qui sont des gens comme les autres, organisent leur vie pour jouir des autres, de leurs idées éclatantes, de leurs présences, du génie de l’existence. Un jour ils forment une scène (la Harlem Renaissance), et la beauté du mouvement tenant justement à son éclatement pour que s’éparpillent ses idées nouvelles, ces gens ne se voient plus ensemble pour un temps. Et un chaud soir de 1972, Duke Ellington réunit tout ce beau monde — leur énergie est intacte ; les discussions reprennent là où ils et elles les avaient laissées il y a cinquante ans.

Parmi les secrets les mieux gardés du cinéma new-yorkais, William Greaves siège tout en haut. Cinéaste documentariste et expérimental, il réalisa en 1968 l’une des cartographies les plus nettes de son époque à travers le film Symbiopsychotaxiplasm : Take One, dont le nom sorcier révèle déjà quelque chose de son désir de sophistication du processus d’explicitation de l’état d’une société. C’est donc non sans une certaine émotion que l’on se découvre la chance d’assister à la dernière pierre posée sur l’édifice d’une œuvre monumentale qu’il nous a trop peu été permis d’arpenter : Once Upon a Time in Harlem constitue la dernière réalisation de William Greaves (décédé en 2014), dont les images filmées il y a plus de cinquante ans ont fini d’être montées par son fils, David Greaves. Soit autant d’allers-retours dans le temps et les générations, qui racontent sur une autre modalité la haute teneur des débats capturés pour l’éternité ce fameux soir de l’été 72 chez Ellington, où les idées fusent comme les instruments en jazz, la caméra ivre ne sachant plus où donner de la tête, embuée dans la splendeur générale.

Revue gérontophile oblige, il nous est impossible de ne pas être ému devant les corps, les visages, les contacts et bras qui gesticulent entre ces théoricien·nes, artistes et activistes qui ont fabriqué Harlem dans les années 1920, retrouvés ici incarnés dans des carcasses de papis et mamies de chair tiède dont l’ardeur est maintenue à vif par les têtes brûlées inextinguibles qui les soutiennent. Vieillir n’échappe pas à la Renaissance donc, et l’insertion de clichés d’époque en split-screen des débats d’aujourd’hui donne à contempler avec justesse et beauté ce que le temps fait aux visages, aux luttes, aux idées. La peau flétrit encore, les idées s’embrasent toujours. On s’écharpe sur les réussites et les échecs de cet âge d’or, la responsabilité des uns et la problématique supériorité revendiquée des autres, mais surtout, l’on cherche à contrôler le hors-contrôle. Une idée très jazzy, très Mekas aussi, que le producteur du film reprend à son compte lorsqu’il observe qu’une intervenante n’a pas assez parlé, en reprenant le bâton de la parole pour le lui donner enfin.

Dans une voix-off conclusive bouleversante, le réalisateur explique qu’il a enfin trouvé quoi faire de ces images, comment les agencer dans leur juste forme. Simplicité magnifique que la réponse offerte par Greaves, à savoir un montage essentiellement porté par la vie de celles et ceux qu’il filme, se terminant par ces deux petits mots qui ne cesseront jamais de remplir nos cœurs : « Je vis ». Et lorsqu’on craint parfois que le monde tel qu’on l’aime s’écroule, on se rappellera désormais qu’il existe un tombeau doré nommé Once Upon a Time in Harlem où la mémoire d’Aaron Douglas, Eubie Blake, Leigh Whipper et de tous ces autres fêtards est préservée pour jamais.

Once Upon a Time in Harlem de William et David Greaves, prochainement en salles