Fable faible

Critique | Butterfly Jam de Kantemir Balagov| Quinzaine des cinéastes

On peut douter toute sa vie sur ce qui sépare une œuvre d’art du régime d’existence – et, pour nous, d’expérience – des choses, toutes plus ou moins indifférentes ; on apprend plus rapidement, quand on y est confronté, ce qu’est un film de festival. Butterfly Jam, le film d’ouverture de la Quinzaine des cinéastes 2026 ne semble pas faire exception à la règle tacite des plaisirs boudés, œuvres escamotées. Il faut bien vivre, et si vivre, c’est être à Cannes pour être à Cannes ; c’est-à-dire s’y conformer ; les plus talentueux d’entre-nous, nos réalisateurices, scénaristes, directeurices de la photographie, monteurs et monteuses… feraient souvent mieux de préférer ne pas, pour espérer mieux, pour eux comme pour nous.

Des cœurs faibles

De la scène d’ouverture ressort un sentiment contrasté qui pourrait assez bien représenter le film si celui-ci ne finissait par s’enfoncer. Des premiers plans : l’arrivée d’une voiture, un jeune homme en sortant ; ils nous saisissent par leurs beautés plastiques et l’intense émotion de solitude qui en dérive ; ce corps entre dans un appartement, plan sur un nouveau personnage dont on ne connaîtra le rôle (anecdotique) qu’au mitan du film, la langue tcherkesse mêlée d’anglais : on apprend un décès. Surcadre – intensification pathétique de la solitude du personnage : grotesque : on apprend que le décès dont il est question est celui de son père. D’un côté la suggestion poétique, le réalisme et sa magie, trop rapidement coupée par « l’autre côté » : ses figures de styles en surlignages et grossièretés.

Papa est mort ; on nous laisse là-dessus, et le jeu de l’acteur double la mise en scène en pathos, sans violon, et pourtant ; enfin voilà, vous savez que c’est arrivé et que, vraiment, c’est triste. Pourtant la scène suivante dénote tout autre chose : le sens aigu que Balagov peut avoir de l’espace, et des corps se mouvant dedans. Cadre – hors-cadre et leurs interactions sont, le temps d’une scène, sublimés ; le temps d’une scène, rien qu’une scène, on a bien cru être profondément touché, éraflé, par les peurs et émotions de corps aux psychologies et biographies à fleur de peau ; un coin de diner à pas d’heure, deux inconnus, cendriers se remplissant, vodkas se vidant, Azik (Barry Keogan) derrière les fourneaux, préparant une spécialité tcherkesse dont le goût si fameux lui vient directement de sa mère et de ses souvenirs d’enfance à Naltchik (capitale de la Kabardino-Balkarie, où la population est majoritairement d’origine adyguéenne). En chemin, son fils, Pyteh (Talha Akdogan) ; sur un autre chemin encore son « frère » Marat (Harry Melling), ce proche ami ou cousin, dont le lien de sang en fait, ne demande aucune preuve… Nous sommes aux États-Unis, à Newark, petite sœur bâtarde de New York : au fond de ce diner, quand tout le monde se retrouve enfin, une belle bande de « ratés » ; des existences diasporiques pétris de désirs contradictoires, de misères, et de souvenirs en forme de blessures. Quand Marat entre dans le décor, il interrompt une partie de poker drôlement houleuse, tout va bien, habillé comme un braqueur il intime à chacun de vider ses poches ; les deux inconnus se prêtent au jeu, qui bluffe ? un nouveau personnage, troisième joueur discret, semble ne pas jouer au même jeu, bluffe-t-il ? Il bluffe mieux. Il trouble Marat, la scène et nous ; un revolver pointé sur son visage, il ne bougera pas : il n’est pas un petit joueur ; il ne perd pas, ne rigole pas. Tcherkesse lui aussi, Aslan, se révèlera être un homme d’affaires. On le dit comme ça, comme on l’apprendra, cela paraît déjà grossier ; mais ici, dans cette scène, tout est tenu, tendu par les corps, presque rien n’est dit, rien expliqué : tout se voit pourtant, comme si les tristesses et douleurs, les guerres et colères, n’avaient qu’à être vues, observées, saisies d’abord par la caméra, pour « être enfin entendu[es] » comme le criera finalement Marat…

Le revolver de Marat n’était évidemment qu’un jouet, et ses faux airs de braqueur une farce. Là-dessus, Pyteh, jeune lutteur talentueux de 16 ans, entre en scène lui aussi. Se tissent sous nos yeux les rapports plus ou moins violents de masculinités contrastées, tramées de tendresse et d’amour, de peur, du désir de s’en sortir aussi, et avec soi « nos autres »… Masculinités, filiation, héritage, communauté, c’est le tableau ; et si tout le film s’était tenu à la densité talentueuse, la caméra un temps virevoltante mais toujours précise, le son faisant vivre hors-champ le plan comme un tableau vivant traversé des énergies des corps et biographies en mouvement ; si ces quelques minutes avaient donné la tonalité formelle du film, c’est-à-dire toujours à fleur de peau, à fleur de vie : on aurait vu un grand film ; un film vraiment magique.

Au lieu de ça, et au cas où nous n’aurions pas bien compris, le récit s’étire pour se trouver des scènes explicites, des métaphores au stabilo jaune, rose ou bleu quand ça n’est pas, dans la marge, le feutre rouge du correcteur. Les personnages féminins sont sous-traités, que cela soit la sœur d’Azik et tante de Pyteh, Zalyah (Riley Keough) : une femme enceinte, propriétaire du diner dans lequel travaille son frère comme chef cuisinier ; nous ne saurons jamais rien de ses peurs à elle, si ce n’est sa fatigue d’être entourée de ces hommes ; ou encore celui, d’une jeune lutteuse afro-américaine, Alika (Jaliyah Richards), pour laquelle Pyteh connaît quelques émois, et dont le seul trait biographique et caractériel que lui prête le film est sa honte d’avoir de l’acné… Là-dessus, un pélican en quasi fusil de Tchekhov :  on le retrouve en métaphore finale de l’âme du père décédé, le retour à la féérie, la confiture de papillons initiale, l’envol de l’oiseau, les promesses d’amour et de liberté à venir pour le nouveau trio de survivants (quatuor même, avec le nouveau-né) que forment sans corps ni liens à l’écran la tante, son filleul, et cette jeune fille qui semble décidemment n’avoir ni famille, ni biographie, aucune faille, aucune peur, aucun corps, en dehors de son acné. Pour la diégèse des hommes entre eux, c’est très simple : Azik/Marat, Abel/Caïn, tout ce que vous voulez, mais pour qu’on soit certain de bien comprendre que l’obsession particulière de ce peuple dont la culture a toujours promu la force, il fallait que chacun des hommes souffrants se renvoient aux visages leurs « faiblesses », qu’ils se le disent, se le répètent, se le crient : et que le fratricide soit d’abord le lieu d’un viol. 

Une œuvre restée en puissance

Ce n’est pas mal fait, c’est peut-être pire ; d’une riche inspiration – riche au sens de foisonnante – telle qu’elle n’esquisse que des pistes mais, par les mains sûres si ce n’est d’un « talent » (toujours trop hypothétique), du moins d’une très sensible « vision », semble d’abord s’apprêter à nous rendre des vies et leurs situations concrètes, leurs corps et leurs gestes… de tout cela nous sommes finalement privés au profit d’une diégèse convenue, téléguidée, qui – croyant peut-être sincèrement en sa promesse de réalisme magique – finit par éviter soigneusement la simple réalité (les corps, les biographies…), et s’épargne donc par là sa magie. D’une promesse de profondeur nous n’avons que la surface. Une fuite en avant formelle, pour ne pas dire un bazardage à gros traits et grosses ficelles bariolées, non comme la vie, mais pour les émotions fortes et fugaces des festivals.

Butterfly Jam de Kantemir Balagov, au cinéma prochainement