Critique | We are aliens de Kohei Kadowaki| Quinzaine des Cinéastes
Sous l’œil d’une lune rouge sang, la pluie bat son plein, et un homme, de retour du travail, s’endort dans sa voiture pour mieux se rappeler son enfance : celle, avec un père absent et une mère aimante, d’un petit garçon de classe moyenne dans une ville japonaise anonyme. Goto, de son nom, rencontre Gyotaro, un garçon décalé mais pour lequel il ressent une profonde amitié. Pour des raisons justement enfantines, et fasciné par son ami qu’il pense être un extraterrestre, leur relation se transforme progressivement en une rivalité toute adolescente et qui les hantera jusqu’à l’âge adulte…
En ces quelques lignes on perçoit tout de suite et très vite les références narratives de ce film d’animation, en particulier Mysterious skin (2004) pour la thématique de l’enfant convaincu d’avoir aperçu des OVNIS, ou encore L’innocence (2023) de Kore-Eda, sur l’amitié enfantine et un harcèlement scolaire qui s’ensuit. Seulement, ici, cette histoire d’aliens est moins prétexte pour métaphoriser un trauma caché qu’une façon pour les personnages de se désigner comme en dehors des normes et des déterminismes sociaux, qui s’accrochent à eux comme une malédiction. Une façon bien « teenage » de se dire anticonformiste, et c’est peut-être là d’où vient la plus grande fragilité de ce film par moments franchement pénible : une fougue adolescente qui témoigne surtout d’une écriture encore immature, voire faible. Si on peut se réjouir ici et là de l’originalité du dessin, dont le décor rectiligne à l’atmosphère embuée fait ressortir des visages griffonnés à la limite de la laideur, on regrette l’exploitation d’un motif de vengeance ridicule et étonnamment maigre : Gyotaro, à cause de Goto, a été accusé d’avoir tué les poissons d’une fille dont il était amoureux, élément déclencheur d’une dépression et d’une misère étalées sur presque trente ans…
Cette rivalité, qui s’inscrit en plus dans un imaginaire de violence sociale largement inspiré par le cinéma coréen contemporain (certains plans en milieu urbain et pluvieux sont très similaires à ceux de Parasite (2019)) semble là encore éculée. La lutte des classes et la revanche sociale sont figurées uniquement en lutte à mort entre le riche et le pauvre, deux « frères que tout oppose », même si le meurtre reste ici avorté pour préférer une réconciliation apaisée. À la fin, les aliens du titre ne sont renvoyés qu’au plus confondant des conformismes, puisque leurs adieux sont symbolisés par des voitures aux chemins opposés sur une autoroute, renvoyant risiblement au final de Fast & Furious 5 (2015), la chanson See You again de Wiz Khalifa et Charlie Puth en moins…
En plus de sa longueur inutile et bien trop explicative (le récit est raconté « en Rashōmon (1950) », d’abord du point de vue d’un personnage, puis la même histoire racontée par un autre), le problème du film tient à ce qu’il ne prenne jamais son sujet par ses bords les plus beaux et troublants : pourquoi celui qu’on a tant aimé jeune devient un rival dès lors qu’il préfère une fille ? Pourquoi un simple parapluie déchiré porte en lui toute une violence de classe ? Et pourquoi celui qui nous fascine est forcément un extraterrestre ? Ces écarts étaient pourtant les plus étonnants de ce début de film, qui aurait ainsi gagné à rendre aux extraterrestres ce qui fait leur première qualité : leurs mystères, de ceux qui constituent l’enfance de tous.
We are aliens de Kohei Kadowaki, prochainement au cinéma

