Critique | Jim Queen de Marco Nguyen et Nicolas Athane | Séance de Minuit
Jim Queen n’est en aucun cas hétérophobe, il est seulement antifasciste. Jim l’apollon-influenceur que tout le monde admire, attrape accidentellement l’Hétérose, un virus transformant les homos en hétérosexuels fans de foot et de nibards. Tout le monde lui tourne alors le dos sauf Lucien, son plus grand fan, un twink jamais sorti du placard de sa mère (l’affreuse ministre de la santé Christine Bayer), qui l’aidera à trouver un remède pour sauver l’homosexualité à travers un jeu de piste dans le tout Paris queer, aussi magnifique dans les yeux du néophyte que référencé pour lae spectateurice branchouille. L’animation offre aux cinéastes un vaste terrain de jeu pour détourner le monde de sa fonction première, dans un véritable esprit de fluidité : le nom d’une marque (« DPD »), un lieu de cruising (le Jardin du Carrousel, qui devient ici l’étape conduisant à un nouveau PNG), une salle de sport. Si d’un côté le monde redevient charnel sous la puissance de la culture gay, Jim Queen demeure conscient de la charge politique de cette histoire. C’est ainsi que l’homophobie de la mère se voit identifiée au plus net fascisme (elle préfère déployer l’équivalent d’une bombe atomique neutralisant l’homosexualité plutôt que d’admettre celle de son fils), et que le défilé final en hommage à la pride fait certes sourire par les comiques qu’il déploie, mais en le ramenant à un imaginaire guerrier, militant (la marche des fiertés est née des émeutes de Stonewall en 1969).
D’aucuns regretteront la dimension programmatique du récit (une fois l’Hétérose exposée, les héros parcourent la ville comme autant de niveaux à passer avant de trouver le remède), qui s’accompagne d’un parcours initiatique-amoureux entre Jim et Lucien. Ce serait passer à côté de la subtilité avec laquelle Jim Queen navigue entre ses niveaux de lectures : guide introductif parfait pour public peu averti, le film reste une production Bobbypills (studio derrière Peepoodoo et Les Kassos notamment) mitraillant les vannes (Lucien partant à la rencontre de sa prostate, à laquelle Philippe Katerine prête sa voix), références (on reconnaît la voix de François Sagat et cartographie le Paris des bears, des furry, des soirées chem sex…) et jeux de mot glorieux (des homos voulant se protéger de l’Hétérose fondent la « gaystapo »). Dans Jim Queen, les passages obligés de la romance ont au moins le mérite de travailler une certaine complexité : Jim découvre auprès de Lucien une nouvelle manière d’être, moins imbue et artificielle. Cette histoire d’amour moderne raconte l’entremêlement d’identités fortes (Jim est homosexuel et influenceur ; Lucien n’arrive pas à dire à sa mère ce qu’elle sait déjà, mais ils sont aussi des aristocrates coincés…), et la difficulté si ce n’est l’impossibilité de s’en détacher, ou du moins nouer un rapport sain à elles.
Grande métaphore d’un SIDA retourné comme une crêpe, Jim Queen traite en sous-marin d’un sentiment de peur dont personne ne pourra jamais se défaire, et qui trouve ici une brillante actualisation dans la tentation réactionnaire qui parcourt les différents personnages. Lorsque Jim découvre qu’il est atteint de l’Hétérose, son premier réflexe n’est pas de faire une vidéo éducative à son égard, mais bien de profiter de son amie spécialiste pour essayer de se sauver, lui et lui seul. Et c’est avec un certain brio (et de l’audace, pour aller jusqu’au bout de cette blague) que les deux réalisateurs démontrent par un raisonnement implacable que le triomphe provient toujours de la solidarité d’une communauté, en propageant le remède à l’Hétérose à l’aide d’une quantité inimaginable de sodomies jouissives à travers le monde. Les stands de vaccination prennent alors l’allure de backrooms sanitaires. L’antifascisme de Jim Queen n’est pas une posture théorique : c’est une hygiène de vie.
Jim Queen de Marco Nguyen et Nicolas Athane, au cinéma le 17 juin 2026

