Jerôme Morris
Critique | Barça Zou de Paul Nouhet | ACID
Répété aux jeunes auteurices à longueur de conseils, le « pour quoi ? » obsède les commissions. De l’argent sans raison ? L’art ne suffit pas, le plaisir de fabriquer un film de skate à Barcelone avec ses potes encore moins. Trop égoïste. Pour les grands manitous du scénario, il faut moins trivial qu’une envie vague sur quatre roues, plus profond qu’un voyage trop léger et plus grand que les hauteurs trop basses d’un bisou dans un parc. Le mantra mortifère devient pourtant l’horizon de la note d’intention, où se mêlent la première personne du singulier et des grandes idées. Mais pourquoi faudrait-il une raison ? La bande de jeunes skateurs au centre du coming-of-age Barça Zou filme leurs tricks sans se préoccuper du pourquoi. Triturant leurs méninges, la réponse forcément laconique tomberait après quelques secondes de silence : « parce que ». Peut-être qu’un plus inspiré parmi les quatre ajouterait « parce que c’est stylé ». Paul ado-étudiant n’a pas d’autres impératifs que le plaisir de filmer avec la 3CCD de son père et son fish-eye ; Paul adulte-cinéaste doit se justifier pour mettre en branle la machine de production. Hors de question, donc, de se contenter de filmer la bande, quand bien même le programme est alléchant : manger de la mauvaise paella sur l’autoroute, zoner à Barcelone à la recherche de spots, se faire plus grand que soit et checker Fred l’intérimaire, retrouver une copine à 5h du mat’, faire le mec, faire les mecs, faire semblant, être un peu nul, apprendre…
En réalité, dès les premières séquences, le film se présente articulé entre présent et passé. Le passé à Barcelone qui a la bougeotte, le présent à Paris un peu morne, immobiles à deux dans un bus ou à trois dans un café. À Barcelone on vit, on boit, on aime ; à Paris on parle, on se souvient, on se repasse le film des souvenirs pour l’écrire. L’aventure adolescente est donc rythmée par la voix off des adultes – et quelques séquences intercalaires – qui retracent le voyage : on a fait ça avant ça, et toi t’as oublié ça, et puis y’avait aussi ça qui s’est passé. Oh tiens je t’avais pas dit que ? Les aller-retours présent-passé / adulte-ado / Paris-Barcelone dévoilent par endroit le contre-champ resté inconnu aux absents restés à l’hôtel ou bien partis chercher la caméra volée à droite pendant que les autres allaient à gauche. Contre-champ parfois ludique, comme ce moment de rencontre avec des jolies espagnoles devant la voiture, alors que le reste de la bande fait mine de comprendre les consignes hispaniques de l’hôte Airbnb ; à d’autres moments plus grave, comme cet appel téléphonique avec le papa. On cherche du réconfort après un vol et on trouve un « connard » au téléphone, hors-champ, non-raconté, éludé dans le passé jusqu’à la discussion au présent qui délie les langues – entre mecs on ne se raconte pas ça. Cette intrication atteint un point tel qu’on doute parfois de ces aventures en solo : est-ce qu’on se raconte le hors-champ de nos vacances, ou ce hors-champ devient-il précisément le lieu de la fiction qu’on invente ? En témoigne cette scène grotesque de pigeon qui vomit pendant un bisou, ou la décontraction affectée des deux amoureux quand ils parlent ensuite de trouver un coin pour baiser.
Juste une mise au point,
sur les plus belles images de ta vie
La sensation est d’autant plus exacerbée que le parcours de réunion des souvenirs à coup de notes vocales et d’appels en visio semble lui-même extrêmement écrit : pas assez d’hésitations, pas assez de coupage de paroles, de phrases en l’air, de parasites en tout genre. Et bien que pointe déjà chez les ados la désillusion – on pense à ces questions que l’un d’eux pose à Fred sur son avenir ; aux appels avec la mère qui n’était ni avertie du départ par son fils, ni que la Clidro, surnom affectif donné à la Clio, serait de la partie –, les aller-retours tiennent parfois moins d’un habile mélange que d’une confrontation qui donne la sensation désagréable du sempiternel être jeune c’est cool, être adulte c’est nul. Quand on montre sa maison de jeune propriétaire à ses potes lors d’une visio, on se fait chambrer parce que franchement c’est trop nul, c’est trop uncool par rapport aux souvenirs de vacances de skateurs à Barcelone. Bref. Plutôt que d’élever le récit au carré, le montage organise les deux époques en circonscrivant la possible présence intempestive des voix adultes aux moments du passé plus calmes, où ça ne parle pas trop – ni juxtaposition, ni superposition. Le geste n’est pas tranchant.
Pourquoi s’embarrasser de ces aller-retours si ce qu’ils créent esthétiquement semble limitant ? Parce qu’il fallait un « pour quoi » le film. Créer la ligne narrative du présent permet de raconter le rebondissement final du film autrement. Le vol de la caméra n’est plus un simple vol, elle devient la raison de l’existence même du film : si ce film existe en tant que fiction, c’est parce qu’on a volé le réel. Si l’on assiste à Paul adulte qui s’échine à faire revivre le monde de Paul ado, c’est parce que les cassettes ont disparu, et l’opération de résurrection vouée à l’échec devient belle. Impossible de toucher du doigt des souvenirs qu’un petit appareil aurait pu faire revenir intact… Vaine tentative de la fiction, grande tristesse et donc grande beauté. Le vertige du film est là. Les cassettes ont-elles réellement disparu ? Ou est-ce qu’on nous les retient ? Ou bien tout ça n’est-il qu’une invention ? Au fond ces questionnements sont accessoires car cette histoire de caméra volée reste, au sein de la diégèse, la raison de faire le film – une raison, c’est déjà amoindrir le vertige. Alors qu’une bande de p’tits jeunes à Barcelone et zou, c’était très grand.
Barça Zou de Paul Nouhet, prochainement au cinéma

