Critique | Dégel de Manuela Martelli | Un certain regard
L’hôtel d’une station de ski au Chili en 1992 ; nous sommes alors à la croisée des mondes. D’abord d’un point de vue littéral : Inès, gardée par ses grands-parents à qui appartient le complexe, fait la rencontre de Hannah, jeune espoir allemand des sports d’hiver venue s’entraîner dans la région. La grande promesse du film, c’est d’épaissir cette situation simple par le contexte géopolitique qu’elle recèle (la dictature de Pinochet a pris fin il y a deux ans au Chili, tandis que l’Europe sort à peine de la Guerre Froide). En effet, Inès parle peu de sa famille et cultive un indémêlable désir pour Hannah — elle est un peu plus grande qu’elle, charismatique, très allemande dans son tempérament frontal. Et tel un pont lancé entre les deux cultures, la télévision de l’hôtel retranscrit l’Exposition universelle de 1992 à Séville en Espagne, celle qui « célébrait » les 500 ans de la découverte de l’Amérique, et où le pavillon chilien est bien représenté dans l’espoir d’attirer de nouveaux acteurs économiques.
Réchauffé
Il faut alors comprendre le titre du film comme un processus global permettant de faire progresser simultanément tous les niveaux de lecture : alors qu’Inès et Hannah se rapprochent, cette dernière disparaît. On pourra espérer retrouver son corps (ou ne serait-ce que sa trace) uniquement lorsque la neige des altitudes commencera à fondre, morne découverte pourtant emplie d’espoir, supposée faire simultanément écho aux situations chiliennes (le régime de Pinochet a particulièrement œuvré à faire disparaître des corps de bien des manières — en atteste notamment l’œuvre de Patricio Guzman) et européennes (la Guerre froide se terminant lorsque les relations internationales se « dégèlent »). D’une part, le récit ne parvient jamais à se hisser à la hauteur de complexités qu’il espère atteindre : pour un scénario à multiples entrées, toutes sont bien lisibles et rangées à leur juste endroit. D’autre part, le surplus de matière scénaristique s’érige quasiment en fantasme déconnecté du monde, soit un résultat bien fâcheux pour parler des conséquences des politiques répressives du siècle passé sur un présent encore frais, non dépourvu de naïveté quant à la marche du monde (pourquoi les choses progresseraient-elles toutes d’un même et unique pas ?).
Mais la découverte de Dégel s’accompagne d’un autre sentiment, qui raconte lui aussi quelque chose des rapports entre l’Amérique du Sud et l’Europe. C’est la première fiction réalisée par une cinéaste chilienne à être sélectionnée à Un Certain Regard, en 2026 donc. Le film est vraiment parfait sur le plan technique et honorable de par son ambition scénaristique et symbolique. Mais on découvre Dégel quelques soixante ans après L’avventura de Michelangelo Antonioni et plus de trente ans après Twin Peaks. En son creux, le cinéma de Martelli se ferait donc le témoin d’un colonialisme qui peine aujourd’hui à être dépassé par ce genre de productions, d’images et de motifs dont l’Europe aurait eu le privilège de la primeur et de la légitimité. Désagréable sentiment doublé d’une véritable impasse : le film ne peut être réduit à une redite ou la reproduction d’une formule européenne — il raconte bien sûr un état frileux et incertain de la conscience chilienne post-Pinochet. Mais celui-ci passe, encore une fois, au second plan, au détriment d’une disposition lourde de signes parfaitement déchiffrables et appropriables pour le spectateur occidentalisé. C’est à cet endroit que l’on touche la plus forte résistance du film, de celles qui refusent de fondre docilement au soleil.
Dégel de Manuela Martelli, au cinéma le 26 août 2026

