Oser critiquer (le procédé maudit)

Critique | Gabin de Maxence Voiseux | Quinzaine des Cinéastes

Son père, entre quelques panneaux d’ouverture, générique introductif, lui dit « on n’a pas que ça à faire » avant d’ajouter « on a un métier ». Il est boucher ; mais Gabin ne veut pas l’accompagner à l’abattoir, il n’y aime pas l’odeur. Du haut de ses huit ans, il tente de s’imposer – sa voix off va recouvrir quelques premières images d’un tournage qui durera jusqu’à sa majorité. Gabin est le montage de ces dix années déterminantes pour quiconque ayant vécu. C’est un portrait, mais un portrait venu d’un procédé. Dix ans de tournage. Mais comment réduire ces dix années en une petite centaine de minutes ? Une seule réponse : en élaguant et estropiant toutes les lenteurs et les longueurs d’une vie. La condensation du temps par le montage ; en un raccord, une année file. Dès lors, l’astuce d’un tournage étendu semble fondamentalement vouée à l’échec, plombante. Et ainsi, par la suite, il faut colmater. Calfeutrer l’artifice.

Un thème musical spleenétique et récurrent surplombe différentes séquences, semblant vouloir combler l’absence d’une supposée pertinence que d’autres parts du film ne sauraient affirmer. Or tout bien-fondé cinématographique n’est pas toujours le présumé. Ici, Maxence Voiseux laisse place à des questionnements propres à ce que l’on dirait d’un âge adolescent, d’un enfant qui petit à petit devient adulte : le besoin de trouver une voie professionnelle, la difficulté à couper le cordon avec sa mère, la confrontation très masculine à son père, la réussite scolaire qui se revendique depuis toujours (aussi douteusement qu’incertainement) décisive à nos avenirs. Et cependant, par exemple, une scène formidable d’une bataille de feuilles sèches entre Gabin et une amie d’enfance, si elle n’était pas noyée sous la pondéreuse musique, aurait sans doute beaucoup plus à montrer et à dire de toute cette vie.

Tout ne se passe pas toujours là où nous l’aurions parié. Tantôt nous voyons Gabin penser à haute voix la direction qu’il aimerait prendre à l’âge adulte, tantôt nous voyant ses parents parler de ses difficultés scolaires. Ce qui reste de chacun de ces choix semble la persuasion qu’ils nous diront quelque-chose, qu’ils feront évoluer le portrait en direction de la maturité, qu’ils permettront le témoignage d’un corps grandissant et que nous en serons a posteriori témoins, par la salle, l’écoute et la vue. Mais cette conviction s’avère malhabile, grossière par pesanteur, et seules quelques bribes de séquences coupées trop précipitamment (comme celle de la machine agricole en panne qui révèle les irritations de Gabin et de sa mère) nous donnent à voir des événements plus imprécis, plus triviaux (et donc modestes de sens) qui, sans être explicités, nous disent bien plus que tout le reste de la singularité de ces humains. Toute vie passe avant tout par l’ordinaire, le quotidien, l’évasif et l’oubliable.

Malheureusement, nous nous trouvons contraints de suivre un cheminement tracé, une logique forcée par son organisation, sa succession d’éléments conformes. Les contemplations sont rares et notre espace de traduction inexistant. Tout est précipité et l’adolescence de Gabin file à l’enchaînée par de trop courtes séquences (cinq à dix minutes environ), toutes réduites à ce qui serait intentionnellement perçu comme l’essentiel objectif. Pourtant, il devrait être acté qu’au cinéma rien ne sait vraiment survenir de la brièveté. Il est l’art du temps et il en faut, même peu.

Malgré tout, quelques parcelles touchantes s’éparpillent dans l’ineptie générale. Lorsque le père demande à son fils ce qu’il entend par « chronophage », il demande par là ce que le mot veut dire. Manière honteuse d’avouer une distinction culturelle par le vocabulaire, un langage étranger entre l’un et l’autre. L’autorité de la connaissance renverse l’autorité parentale, détruisant peut-être à petit feu le maigre lien qui tentait de survivre entre un homme et son enfant. D’ailleurs, « il n’est jamais là quand on travaille et après il ose critiquer » dit Gabin en parlant de son père. Et par le montage, l’on passe instantanément de ce dire à une séquence du père, seul, comme un écho biaisé par l’illusion d’une équité impossible : le film est titré par le prénom de l’un des deux, commandant malgré nous un parti pris qui nous est déjà implicitement imposé. Le montage semble alors maudit par le procédé même de sa création. Gabin constitue une matière filmique possiblement gigantesque, mais n’en trouve pas l’honorable dispositif. En dix ans de tournage, peut-être ne fallait-il pas chercher des événements qui sortent du lot. Non, peut-être fallait-il plutôt comprendre que la matière est partout, tout le temps, et que les événements existent aussi dans le craquement d’une feuille ou le vent qui la fait tomber.

Gabin de Maxence Voiseux, prochainement au cinéma